AGAPES FRANCOPHONES 2017

L’évasion silencieuse de Lena Constante – vaincre le silence de la prison par la force de l’esprit _____________________________________________________________ 213 français en roumain jusqu’au moment où elle se rend compte que la langue maternelle ne convient pas aux créations mineures mais qu’elle s’adapte mieux à l’expression des sentiments profonds et des événements graves. Cette entreprise sans papier ni encre lui a apporté le soulagement et l’énergie nécessaire pour vivre jusqu’à la libération. Jouer avec les mots représente, dans son cas, la clé de l’évasion et la possibilité de s’oublier soi-même lors de quelques moments de plénitude et même de bonheur purement esthétique : « Je travaillais. J’abolissais la prison. La peur. Moi-même. […] Des heures d’oubli total. […] J’ai réussi même à être heureuse… Quelquefois… » (ES 62-63) En outre, la poésie constitue un moyen de ne plus faire attention au moins pour quelques heures à la douleur de dents ou dans les jambes. En cherchant à l’empêcher d’empirer, Lena imagine dans une poésie la rage de dents sous forme d’un cafard qui lui a perforé le crâne et qui ronge son cerveau. L’action de l’insecte monstrueux transforme la vie et la personnalité de la pauvre femme en « blanche sciure de cerveau » (ES 122), en émiettant toutes ses pensées et ses idées. Lena Constante lutte toujours avec son propre corps et est à la recherche d’un leurre pour la faim lancinante, comme elle l’avoue : « Je n’ai jamais reçu une louche pleine. » (ES 213) Néanmoins, la prisonnière s’aventure aussi dans le territoire du conte de fées et du théâtre pour les enfants. Elle crée huit pièces au total, mais, après la libération, elle ne peut en transcrire que trois en entier. La plus connue, Jours limpides , contient à peu près 2000 vers et elle a été mise en scène 40 ans après sa création, en 1992, sous le titre roumain Zâmbete în floare . Elle travaille ses morceaux littéraires avec acharnement. Pourtant, l’expérience qu’elle vit devient visible à travers la personnalité de ses héros. L’histoire d’une petite princesse ne connaissant ni le sourire, ni les larmes mais qui apprend la souffrance, l’amitié, l’amour, la joie, grâce aux obstacles de la vie qu’elle réussit à franchir est, métaphoriquement parlant, l’histoire de Lena Constante emprisonnée. Par son extraordinaire force et son désir de vivre, d’en retrouver la joie, elle arrive à survivre. La difficulté des projets artistiques qu’elle s’impose contribue à créer l’impression que le temps et l’espace disparaissent. L’élaboration lente des vers, l’analyse attentive de la sonorité, du rythme et de la nécessité de chaque mot, le processus d’apprendre par cœur les vers déjà raffinés estompent – au cours de la journée – la cellule, l’injustice et la conscience de son corps. Pour Lena Constante, la lecture est une autre forme de lutter contre le silence et de se nourrir spirituellement. C’est dommage qu’elle y ait accès pour très peu de temps au début de l’enquête, les livres fournis servant de propagande aux bénéfices du régime récemment installé. Lena a donc l’occasion de lire le traité de Maïakovski et un roman de Maxime Gorki qu’elle n’apprécie pas à cause de son orientation politique. On lui coupe soudain l’accès aux livres qu’elle dévorait malgré leur mauvaise qualité en général. En réalité, ceux-ci n’ont été qu’une stratégie du jeune enquêteur, pour gagner la bienveillance de la détenue. Lorsqu’elle ne cède pas à ses pressions, on change d’attitude. La contraindre ne rien faire toute la journée, ni même toucher le lit pendant 14 heures, fait partie de la démarche par laquelle on la pousserait à abandonner tout principe pour devenir une poupée désarticulée. Enlever toute possibilité de s’informer sur l’évolution de la situation du pays, interdire la correspondance avec la famille et éliminer la possibilité de plonger dans la fiction – lue ou manuscrite –

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