AGAPES FRANCOPHONES 2017
Antoaneta ROBOVA Université de Sofia « Saint Clément d’Ohrid », Bulgarie _____________________________________________________________ 218 Le silence de Michèle s’articule autour de deux épisodes de violence traumatisants : les assassinats perpétrés par son père et le viol dont elle est devenue la victime et par lequel s’ouvre son récit. Nous allons analyser les stratégies narratives selon lesquelles le silence de Michèle contamine le texte et fait avancer l’intrigue centrale du roman dans une implacable logique de transgressions se soldant par un dénouement fatal. L’imbrication des déclinaisons du non-dit, de l’interdit et de la parole elliptique sera examinée à la lumière de la construction d’une polysémie du silence. Enfin, nous allons conclure sur la teneur transgressive d’un roman explorant les corrélations entre silence et violence. 1. Suspense, silence et violence Codée dans les points de suspension du titre du roman "Oh…" , figurant la parole suspendue, l’inquiétante étrangeté du silence empreint l’histoire de l’expérience traumatique de la protagoniste et narratrice Michèle. Selon Philippe Djian, l’interjection énigmatique et elliptique, qui semble mimer le souffle prolongé par un silence, « Ce n’est pas de l’étonnement, c’est plutôt quelque chose de susurré, un "oh" dubitatif, une réponse qui ne veut pas en être une. » (Leyris 2012) Il n’en reste pas moins que ce déni de réponse cristallisant dans différentes modulations du silence de Michèle structure la narration en l’encadrant. Ce premier roman de Djian écrit entièrement du point de vue féminin de Michèle permet l’introspection posttraumatique et l’exploration de la possibilité du viol et de ses retombées psychologiques et physiologiques du point de vue d’une victime singulière. 1.1. Roman à suspense et parole suspendue À la manière d’un roman policier, "Oh…" s’ouvre sur un crime, la victime décide pourtant de ne pas appeler la police. Ce silence de nature posttraumatique devient progressivement un silence assumé impliquant la décision de se défendre au moyen d’une bombe lacrymogène et de démasquer au sens propre et figuré l’agresseur encagoulé. Rennie Yotova définit trois formes d’appréhension du viol par la victime, nous pourrions ainsi penser à assimiler la phase initiale de l’état psychologique de Michèle à l’« attitude passive de Cunégonde illustrant le détachement du vécu ». (2007, 11) Mais après la période de blocage posttraumatique, Michèle adopte « une attitude active » 2 et aspire à se venger après l’humiliation subie. Le sujet de l’intrigue centrée sur le personnage de Michèle et sur l’histoire de son viol se déroule en deux grandes séquences. La première s’étend de la page 2 à la page 179et couvre la période entre le premier viol et la deuxième irruption de l’agresseur au domicile de Michèle dans le but de la violer suivie de la révélation de son identité. Cette première séquence narrative emprunte aux codes du roman à suspense tel que le définit Tzvetan Todorov dans sa « Typologie du roman policier » : l’histoire passée du crime est aussi importante que l’histoire présente de la quête et le mystère joue un rôle majeur pour entretenir la curiosité du lecteur. Du fait de sa décision de taire l’épisode du viol, 2 Rennie Yotova cite l’exemple d’Artemisia Gentileschi « cherchant à exorciser le mal en le transcendant dans l’art » (2007, 11). Michèle, pour sa part, se procure une bombe lacrymogène et canalise sa colère dans une enquête personnelle.
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