AGAPES FRANCOPHONES 2017

Silence et violence dans le roman "Oh…" de Philippe Djian _____________________________________________________________ 219 Michèle se voit concilier les fonctions de victime et de détective. Elle commence sa propre enquête que le lecteur suit grâce à la narration à la première personne. Par la focalisation interne fixe le lecteur a accès au champ de conscience de Michèle et à sa manière subjective de percevoir l’évolution de son traumatisme. La scène du viol n’est pourtant pas décrite de manière explicite dès le début du roman. Le personnage laisse planer le silence sur la nature de l’agression subie au fil d’une vingtaine de pages qui semblent occulter le viol dans un flou sémantique proche d’une parole suspendue, se dérobant à la conscience sous l’effet du choc de l’épisode traumatisant. Ainsi l’incipit fournit quelques informations sur les blessures subies sans aucun éclaircissement concernant la nature de leur origine ; s’ensuit une analyse du manque de précautions ayant conditionné l’épisode et l’éveil des premières sensations de fureur et de honte. Les évocations du viol se font de manière détournée, elliptique comme si la remémoration du trauma s’effectue progressivement, suite à un refoulement du souvenir douloureux. Or, le mot « violeur » n’apparaît qu’à la page 19 alors que tout au long des pages précédentes Michèle emploie pour désigner le viol et celui qui l’a commis les termes « une telle chose » (O 7), « mon agresseur » (O 11), « l’agression » (O 17). Michèle bâtit pourtant plusieurs hypothèses sur l’identité de son agresseur en se demandant s’il ressemble à l’amant de sa mère, si c’est un jeune auteur refusé ou bien s’il y a un lien avec les agissements de son père qui ne sont précisés qu’à une étape ultérieure de la narration. Cette tactique de pratiquer des béances dans le canevas de l’histoire qui a trait aux expériences traumatiques de l’héroïne est une des formes de silence que le texte met en abyme dans une structure d’échos démultipliés de silences aux niveaux thématique, structural et actantiel. Le silence diffus quant au caractère de l’agression se dissipe et la révélation de la nature du vécu se fait parallèlement au tissage mnésique pointilliste de la fiction. Dans le monologue intérieur, similaire au flux de conscience de la Molly joycienne, s’amalgament différentes pièces du puzzle narratif reconstituant la vie déroutante de Michèle. Les morceaux manquants, les fragments de non-dit constituent une part de l’énigme constitutive de cette première séquence du roman, ainsi qu’un élément de la part d’ombre du monde de Michèle telle qu’elle se dévoilera dans la deuxième séquence du roman. Les indices de l’enquête de Michèle se multiplient parallèlement à la cristallisation de plus en plus nette de la scène du viol. Avec la progression du récit les ellipses concernant l’épisode ainsi que le silence comme mécanisme de défense cèdent la place à une parole crue marquant la fin de la phase de déni et le retour du refoulé. Michèle ose briser la loi du silence qu’elle s’inflige pour verbaliser sa souffrance en se confiant à son ex-mari Richard et à sa meilleure amie Anna. Elle se découvre même de nouveau désirante, son intérêt érotique étant éveillé par son voisin Patrick. Le dénouement de la séquence marquée du suspense d’un roman policier s’achève après le deuxième viol cette fois-ci raté, épisode révélateur de l’ambivalence du voisin Patrick, dissimulant sous son masque d’aimable voisin un visage de violeur. 1.2. La fiction transgressive : entre non-dit et interdit Une fois le violeur démasqué, l’intrigue policière s’épuise, le suspense ne faiblit pourtant pas, toujours catalysé par le silence que Michèle décide d’entretenir sur les propensions criminelles et les déviances pathologiques de

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