AGAPES FRANCOPHONES 2017

Antoaneta ROBOVA Université de Sofia « Saint Clément d’Ohrid », Bulgarie _____________________________________________________________ 220 Patrick. L’enquête policière se transforme en enquête introspective car Michèle perpétue son silence pour pouvoir épargner la prison à l’homme qui éveille en elle « de troubles sentiments » (O 79) et qui lui fait découvrir sa propre nature ambivalente : « C’est un autre moi qui se manifeste, à mon corps défendant. C’est un moi qu’attirent les eaux troubles, le mouvement, les terres inconnues. » (O 240-241) Michèle découvre une part inconnue de son identité encline à des actes de voyeurisme (elle observe à la jumelle son voisin avant de découvrir ses dérèglements libidinaux), de masochisme (elle se résigne finalement à son rôle passif de femme agressée lors de leurs mises en scène érotiques) et d’une forme de sexualité bestiale et violente. Michèle prend conscience de l’incapacité de Patrick à avoir une vie sexuelle sans avoir recours à des comportements violents et décide de s’impliquer dans une liaison secrète fondée sur une sexualité déviante et violente. La stratégie du silence se prolonge pour rendre possible la liaison transgressive et inavouable où le non-dit côtoie l’indicible dans un jeu pervers de domination sexuelle simulée du côté masculin et de domination psychologique réelle de la part d’une femme aussi forte dans sa vie quotidienne que faible dans la maîtrise de ses pulsions face à l’attrait de l’interdit. Ainsi, la révélation de la pathologie sexuelle de Patrick et de son double visage de voisin galant et de perverti sexuel permet à Michèle d’explorer certains recoins enfouis de son psychisme et de se confronter à l’inquiétante étrangeté de son propre moi, familier et angoissant, connu et étranger à la fois. Sous les apparences bienséantes de bon voisinage, Michèle et Patrick commencent une relation sadomasochiste fondée sur un commun accord et entretenue dans le plus profond secret. Le roman intitulé "Oh…" n’est pas sans rappeler le titre d’un autre roman d’érotisme transgressif publié en 1954 et signé par Pauline Réage, retraçant l’histoire d’O, une jeune femme choisissant librement l’esclavage sexuel. Mais si la jeune femme au nom d’O entreprend son éducation sexuelle déviante au nom de l’amour, Michèle n’est aucunement mue par un sentiment amoureux dans son « aventure » qui l’effraie et la charme, qui lui apporte honte et jouissance et qu’elle qualifie de « pur plaisir ». (O 246) Michèle est d’ailleurs complètement consciente du « côté malsain de l’exercice auquel nous nous sommes livrés dans la buanderie Patrick et moi, ce rapport délirant, cette étreinte sauvage, mais je dois être honnête, […] j’ai aimé toutes ces choses, j’ai joui de ces instants, je ne peux pas prétendre le contraire. » (O 246) La quinquagénaire émancipée et intelligente est parfaitement lucide au sujet du caractère pervers du scénario reproduit à plusieurs reprises et simulant un accouplement violent et bestial. La liaison dangereuse entre l’homme au « sourire carnassier » et la femme au passé traumatique, désireuse de vivre ses phantasmes, repose sur l’amalgame entre silence et violence scellé par un pacte de rapports de domination consentie. L’implication tacite et illicite de Michèle dans ce jeu de complicité transgressive embraie l’engrenage des silences se soldant par la mort de Patrick. Il est tué par Vincent, le fils de Michèle qui ayant surpris une scène d’érotisme violent, s’est efforcé de sauver sa mère du présumé violeur encagoulé. Ignorant le scénario de la mise en scène transgressive, le jeune homme commet un homicide. Michèle s’avère ainsi piégée dans la fatalité tragique de ses silences, de son jeu avec l’interdit et du poids de l’indicible. Elle décide de nouveau de se taire cette fois-ci pour garder son secret honteux et pour épargner à son fils le fardeau de la conscience coupable.

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=