AGAPES FRANCOPHONES 2017

Silence et violence dans le roman "Oh…" de Philippe Djian _____________________________________________________________ 221 2. Formes, sens et résonances du silence Dans son étude sur Philippe Djian parue en 2000 et intitulée Plans rapprochés : un essai sur Philippe Djian , Catherine Moreau met en lumière les quatre grandes thématiques de l’œuvre de Djian : « Pas de plan mais des plans, des focales, comme autant de possibilités d’approcher cet univers déroutant sous les éclairages du sexe, du silence, des symboles et de l’identité. » (2000, 13) Ainsi consacre-t-elle le deuxième chapitre de son enquête à la thématique du silence en proposant une classification de base d’après l’aspect du silence : explicite ou implicite. Elle précise sa classification dans le chapitre « Les sens du silence » dans lequel elle affirme, exemples à l’appui, que « Le silence reste malgré tout toujours positivement caractérisé. » (Moreau 2000, 92) Dans le roman "Oh…" pourtant l’isotopie du silence est surtout connotée négativement. Sur les 18 occurrences du mot « silence », nous pouvons dégager 6 emplois du mot à connotation neutre dont deux sont à caractère apparemment antithétique mais en effet métaphorique, évoquant le poids sémantique du silence : « Il me répond par un silence éloquent » (O 143) et « Le silence me répond » (O 146). Quant aux épithètes qualifiant le noyau sémique nous avons dénombré une majorité de termes confortant l’ambiance de suspense et d’attente angoissée : « un silence glacé » (68), « mon lot de silences embarrassés » (O 159), « silence inhabituel » (O 182), « silence total » (O 297), présageant d’ailleurs la mort du chat Marty, « le silence de Josie devient intolérable » (O 245). Pour ce qui est des sèmes contextuels actualisés nous pourrions signaler la prépondérance de l’idée de gêne : « le silence que j’ai provoqué se comble » (O 108), la tristesse à la suite du décès de la mère de Michèle : « des larmes coulent en silence à torrents le long de mes joues » (O 116), la colère vindicative à l’idée de la proximité présumée de l’agresseur inconnu : «me tordant la bouche en silence » (O 52), ainsi qu’une idée de mauvais augure, fonctionnant comme une prolepse métaphorique basée sur l’association réitérée du silence à l’image d’oiseaux : « Je serre mon peignoir […] tandis qu’une bande d’oiseaux noirs traverse le ciel en silence » (O 126), « il fait beau, le silence est ponctué de cris d’oiseaux » (O 225). Le silence est également associé à l’idée de solitude et d’aliénation dans certaines occurrences telles que la description de la neige tombant « en cascade, en silence » (O 168) dans l’épisode de la visite au grenier après le décès de la mère et lors de la scène de l’accident de voiture de Michèle : « Lorsque je retrouve mes esprits, le moteur a calé et le silence est la première chose que je remarque. » (O 190) Le silence figure également la barrière de l’incommunicabilité séparant Michèle et Patrick dans deux épisodes clés de l’intrigue. Lorsque Patrick raccompagne en voiture Michèle après l’enterrement de sa mère, la protagoniste lui enjoint de ne pas lui faire la conversation en démontrant cette position de domination qui est la sienne en-dehors de leur rapports sexuels : « Nous longeons les quais, traversons la Seine, puis des bois, sans que je lui accorde un seul regard ni ne lui adresse un seul mot et il ne se manifeste pas, il conduit tranquillement, en silence, sous une petite neige fine qui commence à obscurcir le ciel. » (O 166) Le silence distille la tension entre les deux personnages dans la scène où Michèle renouvelle ses appels à l’aide adressés à Patrick qui l’effraie et l’attire : « Je l’appelle pour fermer mes volets. Après quelques secondes de silence, je demande : « Vous êtes devenu sourd ? » (O 214) Les occurrences explicites du mot « silence » dans le tissu du texte

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