AGAPES FRANCOPHONES 2017
Antoaneta ROBOVA Université de Sofia « Saint Clément d’Ohrid », Bulgarie _____________________________________________________________ 222 s’inscrivent dans la logique de la dynamique enclenchée par l’engrenage des non- dits de l’héroïne. On peut d’ailleurs constater que les manifestations textuelles du mot « silence » jalonnent la progression implacable de l’intrigue en ponctuant certains épisodes clés du sujet du roman. Le relevé des occurrences textuelles du mot « silence » est par ailleurs révélateur de la mise en place d’une atmosphère lugubre, voire macabre telle qu’elle nous est renvoyée du point de vue de Michèle. Nous allons proposer une typologie des silences signifiants au niveau de l’intrigue dans la perspective de Michèle: les silences traumatiques, transgressifs et mystificateurs. 2.1. Non-dit et silence traumatique Les silences traumatiques regroupent les réactions psychologiques de refoulement et les mécanismes de défense déclenchés par les deux actes criminels émergeant dans l’existence de Michèle : l’assassinat de soixante-dix enfants dans un camp de vacances perpétré par le père de Michèle et le viol par un homme encagoulé. Les non-dits tenant de l’indicible traumatique s’inscrivent dans une stratégie de silences inhibitifs qui fonctionnent comme des blocages psychiques. La résonance textuelle de cette stratégie du silence se manifeste par le dévoilement progressif du contenu traumatique et s’échelonne sur plusieurs pages. La construction fragmentaire et graduelle des deux épisodes reflète le déni de la réalité criminelle traumatisante et son impact sur le psychisme de Michèle qui représente « le foyer de perception » (Genette 1983, 43), mais aussi le foyer de création de « l’effet de vie » d’après la formule de Vincent Jouve qui affirme que « L’être romanesque, pour peu qu’on oublie sa réalité textuelle, se donne à lire comme un autre vivant susceptible de maints investissements. » (1992, 108) L’effet de vie du personnage de Michèle est renforcé par le choix de la focalisation interne audacieux même pour un écrivain tenté par les expérimentations subversives comme Philippe Djian. L’auteur révèle dans une interview les enjeux de cette approche et sa volonté d’explorer l’épreuve du viol du point de vue féminin : « J’avais très envie de parler à la place d’une femme : un défi pour moi car il me paraissait impossible de me mettre dans la peau d’une femme. J’avais envie de me poser certaines questions : comment une femme vit- elle son viol ? Envisage-t-elle de porter plainte ou se décourage-t-elle ? » (Kaprièlian, 2012) Le défi d’adopter le point de vue d’une femme pour pénétrer dans sa conscience implique la place privilégiée du lecteur voyeur et auditeur des secrets, pensées, transgressions, non-dits et silences de Michèle. Sur le plan de l’onomastique l’absence du père est figurée par le refus de le nommer, son prénom est occulté du même silence traumatique qui entoure ses actes meurtriers au fil de plusieurs pages, mais il est toujours présent par le lien de filiation qui survit à l’absence physique. Désigné en tant que « mon père » ou encore « le monstre d’Aquitaine », ce personnage à l’identité estompée, concentrée dans son acte monstrueux, ne survit dans la mémoire de Michèle que par le rejaillissement de ses crimes sur elle et sur sa mère Irène et l’insistance de celle-ci pour que Michèle lui rende visite en prison. Le refus de Michèle de le voir s’inscrit dans sa stratégie du silence posttraumatique visant à effacer les souvenirs douloureux et à évacuer les obsessions phobiques. C’est d’ailleurs cette inhibition engendrée par une peur de rejaillissement qui semble empêcher Michèle d’appeler la police après le viol. On
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