AGAPES FRANCOPHONES 2017
Silence et violence dans le roman "Oh…" de Philippe Djian _____________________________________________________________ 223 observe la même stratégie du silence qui est transférée sur le nouvel épisode traumatique. La prise de conscience est retardée et les souvenirs de l’acte sexuel sont enfouis dans la mémoire: En revanche, la partie purement sexuelle de l’agression ne m’a laissé aucun souvenir. J’étais l’objet d’une telle tension — tension qui était la somme de toutes celles que j’avais endurées jusque-là pour échapper à la meute déchaînée par mon père — que mon esprit s’est déconnecté et n’a rien enregistré de l’acte lui-même. (O 28) 2.2. Silence transgressif et interdit Le silence du texte annoncé dès le titre dans l’interjection équivoque entre guillemets suivie du signe de ponctuation 3 de prédilection de Philippe Djian, les points de suspension, rime avec le silence de sa protagoniste et narratrice, projection fictionnelle et expérimentale de l’instance auctoriale. Le potentiel plastique et caméléonien de l’écrituredjianinenne a donné lieu à l’emploi par Catherine Moreau du syntagme « narrateur androgyne » (2000, 19) adoptant un point de vue masculin ou féminin selon les besoins du récit. Dans le roman "Oh…" pourtant Djian adopte une vision gynocentriste privilégiant une position socialement et psychologiquement dominante des femmes par rapport aux personnages masculins faibles, déviants ou marginaux. Les deux femmes fortes et professionnellement épanouies, compétitives dans le monde de l’édition, Michèle et son amie Anna, illustrent des rapports d’amitié et de solidarité féminine. Leur amitié est mise cependant à l’épreuve du secret de l’adultère du mari d’Anna qui la trompe avec sa meilleure amie. Le silence de connivence protège la relation adultérine de Michèle, mais lui pose un cas de conscience et elle décide de quitter le mari de sa meilleure amie. Un autre silence complice de nature transgressive s’instaure entre Michèle et Patrick, la victime et son agresseur. Car même après la révélation de l’identité cachée et criminelle de son aimable voisin, Michèle décide de garder le silence et le secret de leur liaison : « Il a de la chance, me dis-je, son secret est bien gardé. Je ne l’ai dénoncé à personne. Je pourrais l’envoyer croupir en prison ou chez les fous mais je ne le fais pas. » (O 214) Michèle choisit de se taire tout en étant consciente de la nature malsaine du pacte érotique qui les lie dans une aventure indicible et perverse. Elle accepte cette expérience taboues que en affrontant la nature double de son partenaire sexuel criminel, faisant transparaître une parenté dérangeante et maléfique avec la figure paternelle criminelle : « ce Patrick-là est un mélange des deux, une superposition assez malvenue de ses deux visages qui le rend attirant et repoussant à la fois et la ressemblance avec mon père n’est pas loin. » (O 281) Un transfert se réalise dans l’ambiguïté ténébreuse où le silence et l’abjection se déplacent du père vers cette autre figure masculine aux pulsions criminelles incontrôlées. Le prénom Patrick 3 Catherine Moreau souligne l’importance des points de suspension dans plusieurs œuvres de Djian et précise judicieusement que « ces vides ne vont pas le rester, grâce à la présence active du lecteur, qui va découvrir comment le mot suivi de points de suspension creuse une réserve de sens, marque une entrée silencieuse dans l’espace de la suggestion, du pressentiment, du mystère, de l’évocation... et passe la parole au lecteur supposé capable de combler tout seul le vide suggestif. » (2000, 68)
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