AGAPES FRANCOPHONES 2017
Mireille RUPPLI Université de Reims Champagne Ardenne, France _____________________________________________________________ 228 « que ferais-je sans ce silence gouffre des murmures 1 » « faire le silence, aller dans le silence 2 » « Chaque mot ressemble à une tache inutile sur le silence et le néant 3 » Samuel Beckett n’a cessé de questionner le langage, les mots, la voix et le silence, en quête d’une nouvelle écriture, d’une littérature abstraite, ou encore du « non-mot », et cela en une période de crise de la représentation, qui connaît un tournant décisif avec la seconde guerre mondiale. La musique et la peinture lui apparaissent, à ce sujet, bien en avance par rapport à la littérature. Ces arts, qui ont à ses yeux l’attrait de ne plus « représenter » quoi que ce soit, alimentent ses doutes quant au langage. Il cherchera alors dans sa propre écriture à miner les mots, pour en dénoncer l’insignifiance, et donner voix au silence, comme dans L’Innommable, le dernier texte de sa trilogie romanesque. C’est sur la scène de théâtre que pourront s’exprimer l’inconsistance des mots comme le silence qui les nourrit ou les perturbe, dans l’échange de ces personnages qui, coûte que coûte, poursuivent le dialogue et se racontent des histoires, en jouant une Fin de Partie 4 , qui, de toute façon, se terminera dans le silence. 1. Au-delà des mots ? En juillet 1937, Beckett écrit 5 à Axel Kaun, qui lui proposait de traduire les poèmes d’un certain Joachim Ringelnatz (pseudonyme de Hans Bötticher) mort en 1934, pour décliner ce travail ; et surtout, il mène, dans cette lettre (écrite en allemand) une réflexion, qui inaugure son projet esthétique, sur le langage, la création, les arts et la littérature, les mots et le silence. Commentant la situation artistique de l’époque, il souligne le retard de la littérature, qui demeure, « sur les vieux chemins que la musique et la peinture ont depuis si longtemps désertés ». Ce chemin, c’est celui de la représentation, du rapport du langage au monde, et du sujet à l’objet. En effet, la langue, et d’abord sa propre langue, l’anglais, lui apparaît « comme un voile qu’il faut déchirer pour parvenir aux choses (ou au néant) », de même qu’il qualifie « la grammaire et le style » de « masque » 6 . Ces deux métaphores expriment 1 Poèmes , 1978, 23 (poème paru d’abord dans Transition Forty-Eight , n°2, juin 1948). 2 Textes pour rien , 1955, 135 (écrits en 1950). 3 « Every word is like an unnecessary stain on silence and nothingness », « Samuel Beckett Talks About Beckett », by John Gruen, interview, Vogue , 154, n°10, dec. 1969. 4 Abréviations utilisées : I ( L’Innommable ), FP ( Fin de Partie ), G ( En attendant Godot ), TPR ( Textes pour rien ). 5 « German Letter of 1937 », Disjecta (D), 1984, 51-54 ; nous citerons en note la traduction anglaise de M. Esslin, 170-3, à partir de laquelle nous proposons une traduction française dans l’article. 6 « Cela devient de plus en plus difficile pour moi, pour ne pas dire absurde, d’écrire en bon anglais. Et de plus en plus ma propre langue m’apparaît comme un voile qu’il faut déchirer pour parvenir aux choses (ou au néant) qui se cachent derrière. La grammaire et le style. Ils sont devenus, me semble-t-il, aussi incongrus que le costume de bain victorien ou le calme imperturbable d’un vrai gentleman. Un masque. » « It is indeed becoming more and more difficult, even senseless, for me to write an official English. And more and more my own language appears to me like a veil that must be torn apart in order to get at the things (or the Nothingness) behind it. Grammar and style. To
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