AGAPES FRANCOPHONES 2017
Beckett à la recherche du silence, de L’Innommable à Fin de partie _____________________________________________________________ 229 l’impossibilité de la langue à représenter le monde, ce qu’il dira plus tard en ces termes : « Nommer, non, rien n’est nommable, dire, non, rien n’est dicible, alors, quoi, je ne sais pas, il ne fallait pas commencer. » ( TPR, 190) Mais si la langue ne peut plus nommer, elle ne saurait pour autant s’épuiser, et il convient, écrit Beckett, de la « malmener ». Il précise : Comme nous ne pouvons éliminer le langage d’un seul coup, nous devons au moins ne rien négliger qui puisse contribuer à son discrédit. Y creuser un trou après l’autre, jusqu’au moment où ce qui se cache derrière lui, que ce soit quelque chose ou rien, commence à s’infiltrer. Je ne peux pas imaginer de but plus élevé pour un écrivain aujourd’hui 7 . L’image du voile ou du masque aboutit ici à cette métaphore active du creusement qui dit, au-delà de l’inanité du langage, ce véritable travail de l’écriture, auquel il se livrera, pour y trouver « quelque chose ou rien », comme, en son temps, Mallarmé « creusant le vers 8 », découvrit « deux abîmes », dont « l’un est le néant ». Alors il s’agira, pour Beckett, de « se moquer des mots », afin de sentir « un murmure de cette musique finale ou de ce silence qui est au fond de Tout 9 ». Car le langage devient un obstacle, quand les mots ne savent plus dire autrement, et quand la relation entre le mot et la chose est remise en question, par le fait même de l’arbitraire du signe linguistique, de « cette chose contre nature » qu’est le mot : « Y a-t-il une raison pour laquelle cette matérialité terriblement arbitraire de la surface du mot, ne soit pas dissoute […]. » ( D, 172) La suite de la question développe une comparaison musicale, entre le mot et le son, le silence et les pauses musicales : comme par exemple la surface du son, mangée par des pauses énormes, dans la Septième Symphonie de Beethoven, de sorte que, pendant des pages, nous ne pouvons percevoir qu’une allée de sons suspendus à des hauteurs vertigineuses, reliant d’insondables abîmes de silence ? 10 Le silence, nous dit Beckett, est constitutif de la langue, comme de la musique; il n’y a plus opposition, mais complémentarité entre les « hauteurs » me they seem to have become as irrelevant as a Victorian bathing suit or the imperturbability of true gentleman. A mask. » ( D , 171) 7 « As we cannot eliminate language all at once, we should at least leave nothing undone that might contribute to its falling into disrepute. To bore one hole after another in it, until what lurks behind it - be it something or nothing - begins to seep through; I cannot imagine a higher goal for a writer today. » ( D , 172) 8 Lettre à H. Cazalis, avril 1866, S. Mallarmé, Correspondance. Lettres sur la poésie , éd. B. Marchal, Gallimard, Folio, 1995, 297-8. 9 « finding a method by which we can represent this mocking attitude towards the word, through words. [...] to feel a whisper of that final music or that silence that underlies All. » ( D , 172) 10 « Is there any reason why that terrible materiality of the word surface should not be capable of being dissolved, like for example the sound surface, torn by enormous pauses, of Beethoven's Seventh Symphony, so that through whole pages we can perceive nothing but a path of sounds suspended in giddy heights, linking unfathomable abysses of silence. » ( D, 172)
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