AGAPES FRANCOPHONES 2017

Mireille RUPPLI Université de Reims Champagne Ardenne, France _____________________________________________________________ 230 des sons (ou des mots) et les « abîmes » de silence. Il devient donc possible de faire des mots, alliés au silence, une musique, un rythme, en jouant de leur « surface », c’est-à-dire, d’abord, de leur signifiant, faute d’un signifié satisfaisant. Les mots pourraient-ils être silence ? devenir ce « non-mot » d’une littérature abstraite et libérée de la langue ? C’est sur cette voie de l’abstraction littéraire, en tout cas, que s’engage résolument Beckett 11 , suivant une recherche esthétique sans précédent en littérature. À cette même époque, en 1937, il fait la connaissance des peintres van Velde. La peinture abstraite de ces deux frères rencontre, dans son refus de la représentation, ses propres préoccupations esthétiques. Juste au sortir de la guerre, Beckett écrit un texte sur leur peinture, « La Peinture des van Velde ou Le Monde et le Pantalon 12 », pour une exposition de leurs œuvres à Paris, et il s’attarde sur celle d’Abraham (ou Bram) : « La peinture d’A. van Velde serait donc premièrement une peinture de la chose en suspens, je dirais volontiers de la chose morte, idéalement morte […] La chose immobile dans le vide, voilà enfin la chose visible, l’objet pur. » ( D , 126) Il poursuit, dans « Peintres de l’empêchement 13 », cette réflexion sur l’objet et sur la représentation : Ce dont la peinture s’est libérée, c’est de l’illusion qu’il existe plus d’un objet de représentation, peut-être même de l’illusion que cet unique objet se laisse représenter. Si c’est là le dernier état de l’École de Paris, après sa longue poursuite moins de la chose que de sa choseté, moins de l’objet que de la condition d’être, alors on est peut-être en droit de parler d’une crise. Car que reste-t-il de représentable si l’essence de l’objet est de se dérober à sa représentation ? ( D, 136) Dans ces conditions, il reste à mener « un dévoilement sans fin, voile derrière le voile […], un dévoilement vers l’indévoilable, le rien, la chose à nouveau. » (136) Il semble devenu clair pour Beckett qu’il n’y a dès lors « rien à exprimer, rien avec quoi exprimer, rien à partir de quoi exprimer, aucun pouvoir d’exprimer, aucun désir d’exprimer, avec en même temps l’obligation d'exprimer » 14 , réflexion à dessein ironique et paradoxale, qui aura, paraît-il, sur son ami Bram un effet terrible, en lui faisant penser que peindre est devenu un acte impossible. La grammaire et le style étant ce « masque » qu’il dénonce, Beckett aspire à écrire dans une « langue sans style ». Cette langue, ce sera le français, qui, dès 1932, semble répondre à ses aspirations, dans ce commentaire qu’il livre sur Racine et Malherbe : « Ils n’ont pas de style, ils écrivent sans style, n’est-ce pas, ils vous donnent la phrase, l’étincelle, la perle précieuse. Peut-être seul le 11 « on the way to this literature of the unword which is so desirable to me. » ( D , 173) 12 D , 118-132 (1ère publication, Les Cahiers d’Art, 1945-46). Le titre de cet article vient d’une plaisanterie reprise en 1957 dans Fin de partie et citée en exergue : « Le Client : Dieu a fait le monde en six jours, et vous, vous n’êtes pas foutu de me faire un pantalon en six mois ? Le Tailleur : Mais, Monsieur, regardez le monde, et regardez votre pantalon. » 13 D , 133-7 (article sur Bram et Geer van Velde, publié en juin 1948 dans la revue Derrière le Miroir , n°11-12). 14 « The expression that there is nothing to express, nothing with which to express, nothing from which to express, no power to express, no desire to express, together with the obligation to express. » (« Three Dialogues », 1949, D, 139)

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