AGAPES FRANCOPHONES 2017

Les formes linguistiques du silence entre implicite et ineffable _____________________________________________________________ 23 prosodiques deviennent expressives et significatives selon une logique phrastique suprasegmentale. Nathalie Sarraute rend compte de ce processus en jeu dans les écritures de la modernité où nous pouvons décrypter les deux opérations qui se superposent dans l’hyperbate : omission par suppression et déplacement d’un élément mis en relief. La rupture est impossible à prévoir, et contre toute attente, cela module des variations. A la fois mise en intrigue et mise en rythme, cette figure de construction rompt la continuité discursive et en même temps il y a intensification du mot graphique et vocal – ponctuant dans la langue et signe rythmique : Seul, replié sur lui-même, il ne fait rien. Vraiment rien. Rien à quoi le mot faire puisse s’appliquer. [...] Maintenant que le tumulte a cessé, il peut prendre son temps et bien regarder, observer attentivement cette forme d’une seule coulée que les mots ont dressée. [...] Ils se déploient, le fil qui les traverse se tend, ils vibrent... il écoute comment s’épandent leurs résonances... [...] les place et les déplace pour qu’ils forment des arabesques savamment contournées. Leur vibration s’amplifie, c’est maintenant une musique, un chant, une marche scandée, les rythmes se créent les uns les autres, des mots comme attirés arrivent de toutes parts... [...] les voilà maintenant comme habitués qui se soumettent tout seuls à un certain rythme... (Sarraute, Entre la vie et la mort , La Pléiade, 660-664) Le silence que l’hyperbate met en jeu dans l’écriture découvre le silence au creux des mots, silence fondateur à la source du rythme, source sans origine où se déploie ce qu’il y a d’inessentiel dans toute sémantique. Ce rien n’est pas le vide, c’est quelque chose . « Par là, cette œuvre est jusque dans ses couches les plus structurées, un poème. » (Sarraute, Les Fruits d’or , Folio, Gallimard, 64-65) 4. Le statut du non-dit entre implicite et ineffable Les écritures contemporaines (XX e -XXI e siècles) explorent cette dimension du silence qui relève de la discontinuité du discours 2 et que manifestent des ruptures au niveau syntaxique comme au niveau énonciatif. Dans l’articulation entre linguistique et poétique ( poïetique ), on peut parler en effet de poétiques de la discontinuité, voire de poétiques du silence. 4.1. L’implicite dans le champ des sciences du langage La pragmatique dans son analyse des actes de langage accorde une place importante à la signification du dit et du non-dit (Ducrot, 1972). Catherine Kerbrat-Orecchioni (1986, 6) le souligne en ces termes : « Les contenus implicites (ces choses dites à mots couverts, ces arrières-pensées sous-entendues entre les lignes) pèsent lourd dans les énoncés et jouent un rôle essentiel dans le fonctionnement de la machine interactionnelle. » Elle met l’accent sur le rôle des co-énonciateurs pour comprendre (décoder) la partie absente du discours. Dans ce travail interprétatif, il y a un décryptage de la transmission et de la dissimulation du contenu informationnel (force illocutoire). Il y a donc des effets 2 Voir l’ouvrage collectif intitulé : Poétiques de la discontinuité de 1870 à nos jours , dir. Chol I., Clermont-Ferrand, PU Blaise Pascal, 2004, qui en présente un riche panorama critique.

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