AGAPES FRANCOPHONES 2017
Leila SARI MOHAMMED Université Abou Bakr Belkaid, Algérie _____________________________________________________________ 248 nommé l’« Aimé » avec qui elle entretient une relation qui se déroule dans un contexte de ségrégation où de telles amitiés sont tabous. La narratrice vit cette passion amoureuse en silence. Le récit déroule les souffrances de journées prises dans les murs de cette prison que la narratrice porte en elle. La suite du roman comprend plusieurs récits sur la souffrance des parents d’Isma, la narratrice, femmes opprimées d’hier et d’aujourd’hui. L’aïeule qui, à quatorze ans épouse un riche septuagénaire. La mère quittant le voile pour rendre visite en France à son fils prisonnier politique et tant d’autres figures féminines sont peintes dans ce texte comme des fugitives improvisant leurs chants de deuil, de joie, de lutte ou d’espoir. Thème majeur des derniers romans d’Assia Djebar qu’elle tente d’écrire autrement et d’en faire sa propre histoire comme elle le souligne dans Ces voix qui m’assiègent : « […] où trouver les mots adéquats pour dire ces deuils qui n’ont pu se faire, ces émotions qui s’inscrivent en interstices du quotidien ? Où trouver les mots quand violence et histoire laissent les êtres sans voix, emprisonnés dans leur silence ? » (Djebar 1999, 43) En somme, l’écriture djebarienne s’avère de plus en plus attirée par ce qui est caché, c’est ce qui nous a amenée à nous intéresser à l’expression profonde, à la mémoire enfermée, aux voix silencieuses ou étouffées. Le personnage de Vaste est la prison est une femme qui revient sur son passé. Plongée dans un amour, dans une passion qu’elle tentait de voiler en gardant le masque de la dissimulation, la narratrice ne pouvait plus aller au travers. Au cours même de cette ambiguïté de l’amour, de l’écriture et de la voix qui se perd et qui se casse, elle se trouve projetée dans un silence qui va lui permettre de s’abriter derrière le mutisme de tant d’anonymes ensevelies. Elle va retrouver son équilibre dans l’apaisement de la mémoire collective : « Moi donc je suis la voix collective de ces présences souterraines, de ces habitants du profond… » (Djebar 2002, 215) La parole des autres, la parole sur soi représentent ainsi un tissu de signes troué et trouvent leur origine dans le silence. C’est dans cette perspective que nous situerons notre sujet. Nous tenterons à travers ce roman de démontrer les rapports qui se développent entre les effets du silence et le discours littéraire. Le corpus choisi s’y prête particulièrement puisque l’auteur place au cœur de son roman l’articulation du sens et du silence. Elle affiche sa volonté de transcrire le silence en donnant forme à l’indicible. Certes, en littérature, le silence joue un rôle primordial, comme l’affirme Pierre Macherey : « ce qui est important dans une œuvre c’est ce qu’elle ne dit pas » (Van Del Heuvel 1985, 68) Cependant, chaque écrivain a une certaine conception du silence. Elle se manifeste dans la pratique scripturale par une attitude qui correspond à celle que l’auteur adopte à l’égard de la langue. En effet, les figures du silence ne prennent sens que dans une stratégie discursive, celle qui révèle les fins poursuivies par les personnages. Ce qui attire notre attention dans ce texte c’est la relation de la narratrice (Isma) par rapport à l’écriture. L’écriture comme scène de représentation : il y a, d’une manière implicite, la formation d’un territoire personnel où ce qui se tait, ce qui a l’apparence du silence, émerge, parle et remonte à la surface. Stratégies narratives et énonciatives pour dire le silence À travers cet article, nous nous proposons d’examiner les questions suivantes : comment Assia Djebar (en tant qu’auteure maghrébine) va-t-elle
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