AGAPES FRANCOPHONES 2017

L’inter-dit ou le bruissement de l’indicible dans l’écriture djebarienne _____________________________________________________________ 249 procéder pour donner une forme au silence ? Quelles stratégies déploie-t-elle afin de révéler ou transcrire une pensée ou une sensation que la parole ne peut exprimer ? À quel niveau une poétique de l’indicible se manifesterait-elle dans ce texte ? Cette auteure arrivera-t-elle à créer une version du silence permettant d’accéder à une vérité qui va au-delà des mots ? Dans un premier temps, il semble que la signification du début du chapitre d’introduction « Le silence de l’écriture » exprime une ouverture d’un long parcours intérieur, en même temps il est le moteur central autour duquel s’organise la matière organique du texte de Vaste est la prison . Ainsi, le passage suivant où la narratrice introduit son récit, permet au lecteur de se situer : Longtemps, j’ai cru qu’écrire c’était mourir, mourir lentement. Déplier à tâtons un linceul de sable ou de soie sur ce que l’on a connu piaffant, palpitant. […] Oui, longtemps, parce que, écrivant, je me remémorais, je voulais m’appuyer contre la digue de la mémoire. […] Silence de l’écriture, vent du désert qui tourne sa meule inexorable, alors que ma main court. […] Longtemps, j’ai cru qu’écrire c’était s’enfuir… (VP 11) Cette introduction nous résume l’émotion dominante de l’œuvre, une émotion qui instaure le silence et l’intime. Des scènes vécues par la narratrice se présentent comme des foyers qui irradient encore dans le présent du personnage, du fait qu’ils lui demeurent à lui-même énigmatiques. En ce sens, l’écriture a fondamentalement partie liée avec l’ineffable. Ce que l’exploration de la profondeur du temps révèle dans Vaste est la prison , c’est cette acceptation de la fuite et de l’exil, non seulement de l’écriture mais aussi de la personne toute entière, qui se fait progressivement à travers l’expérience douloureuse du « silence de l’écriture » au sein duquel, pourtant émerge peu à peu l’espoir d’une écriture du silence parce qu’intériorisée, et où les mots deviennent aptes à laisser présager ce qui est aux limites du dicible, comme elle le précise : « j’écris dans l’ombre de ma mère [..], j’écris pour me frayer mon chemin secret. » (VP 172) Tel est le poids de ce texte doté d’une quête autobiographique qui va découvrir progressivement, dans la trame du « je » individuel, ce « nous » collectif issu des différentes strates du passé, et qui vient structurer le texte présent, le faisant ainsi inscrire dans un cadre monologique. Le passé, pour la narratrice Isma, constitue une réserve intérieure qui permet un ressourcement et assure une continuité de l’être. Ce qui ravive le mouvement de restitution, c’est surtout cette impulsion qui éveille en elle l’écho répercuté de sa voix et celles des femmes asphyxiées. Nous soulignons ici que l’écriture silencieuse envahit le texte parce qu’elle renvoie à une parole voilée, à une mémoire enfermée, à une voix étouffée, qui sont des notions-clés dans notre étude : « Silence de l’écriture, vent de désert qui tourne sa meule inexorable, alors que ma main court, que la langue du père dénoue peu à peu, sûrement, les langes de l’amour mort […] tant de voix s’éclaboussent dans un long vertige de deuil – alors que ma main court […]. » (VP 11) À l’écoute de soi et des autres, et par la succession des tonalités, l’auteur tente de faire surgir des évidences qui sont ressenties dans l’abstraction d’une impression purement sensorielle. Pour cela, la narratrice va évoquer son passé et celui de ses aïeules, un passé qui efface les corps et ne laisse subsister que les « sons », des sons étouffés. Mais en tant que « scripteuse », comment se situer

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