AGAPES FRANCOPHONES 2017
Leila SARI MOHAMMED Université Abou Bakr Belkaid, Algérie _____________________________________________________________ 250 face à ce qui ne peut se dire ou à cette « non-figurativité » du son qui se répand en l’absence de toute représentation concrète ? C’est dans les mots qu’elle va à la recherche d’un au-delà de la représentation qui transmette le contact avec « l’objet palpé ». C’est cet usage de la parole qu’il faut parvenir à atteindre pour retrouver ce chant profond qui sourd de l’intérieur de l’être. La narratrice veut faire ressusciter le silence de la mémoire, l’habiter et lui donner voix. Dans ce trajet d’écoute, la narratrice s’en va aussi à la recherche de soi, à la constitution d’une identité, à la ré-appropriation de soi par la remontée dans la mémoire féminine. Ainsi, le monologue est le moyen qui permet à la narratrice de se révéler dans un passé qui surgit du souvenir. L’instant soudain du souvenir est le moment de son réveil de la sieste qui fait revivre le moment de révélation par- dessus tous ces treize mois écoulés. C’est « ce tout premier soir, je me souviens… » (VP 23). Et c’est en cet instant qu’Isma est revenue, avec ses couleurs, sur le lieu de son expérience, sur son aventure amoureuse avec l’« Aimé ». Mais l’instant du souvenir s’ouvre aussi sur d’autres faits passés. Elle anticipe ce moment de révélation qui surviendra lorsqu’elle sera en mesure de tracer au milieu de sa toile le trait qui se rapporte aux femmes asphyxiées de son pays, ses aïeules murées dans leur mutisme et rangées dans l’ombre. Ainsi, elle embrasse mentalement l’ensemble des années passées qui définit le temps de l’histoire racontée. Les scènes d’autrefois vécues par Isma, refont surface, et il ne s’agit plus pour la narratrice de se souvenir, mais de revivre ce passé dans sa mémoire. Dans le silence de son espace intime, Isma fuit le monde extérieur pour vivre des moments intérieurs avec ses souvenirs et son passé : Je voulais être sûre : mon obsession entretenue autour de l’image de l’Aimé était-elle une folie intérieure qui faisait le vide autour de moi, ou s’agissait-il plutôt d’autre chose ? […] Ainsi, mon amour silencieux, auparavant si difficilement maîtrisé, changeait de nature, il subsistait en moi, toujours secret [...]. (96-116) Cette vaste prison dans laquelle Isma se trouve enfermée, introduit le dépassement du lieu et de son silence, le dépassement de l’être et de son silence, autant dire une expérience comme celle d’Isma qui voulait fuir la réalité pour aller naviguer dans le monde intime. Tout ce qu’elle veut dans ces moments introspectifs, c’est défaire la prison qu’elle porte en elle en déroulant les douleurs ordinaires enfouies dans la mémoire. Avec ces introspections, elle réactualise le passé en mettant l’accent sur le temps du secret. Ce sont en fait des moments introspectifs/rétrospectifs qui libèrent la narratrice de cette prison sans murs. Ces instants de remémoration permettent à la narratrice d’accéder à l’éternité et à l’immensité d’un territoire imaginaire. Dans ces silences racontés, s’ouvre un espace au dialogue du sens avec le silence : « Ainsi je me dévoilais. Ainsi je me cherchais. Ainsi, à moi-même, je tentais de me masquer. » (VP 32) Nous dirons que ces procédés d’écriture, très employés par Djebar, et qui se définissent dans l’introspection et la rétrospection, vont à la quête d’un sens, qui s’allie au silence, ils se rejoignent et se complètent dans un souci de re- figuration du monde de l’ineffable. Assia Djebar recourt le plus souvent aux digressions rétrospectives pour rendre compte de ces « instants de vision » qui sont la marque distinctive de ses romans. Il ressort aussi de cette écriture une
Made with FlippingBook
RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=