AGAPES FRANCOPHONES 2017

L’inter-dit ou le bruissement de l’indicible dans l’écriture djebarienne _____________________________________________________________ 251 forme d’imaginaire où le silence apparaît comme une substance aux figures variables. Et parmi ces figures, nous évoquons ici le silence involontaire. Un silence où se cache ce que l’auteur ne parvient pas à dire, « ce qui se meut dans le subconscient au cours de l’acte d’énonciation». (Van Del Heuvel 1985, 80) Comment reconnaître ou repérer une parole absente ou non proférée, et dont on sent la présence dans la matérialité textuelle ? Sinon, comment formuler le contenu de cette parole absente que le personnage lui-même ne peut énoncer ? C’est le vrai silence du texte, situé là où le discours se tait, où l’inconscient s’impose d’emblée, où l’on touche à ce que le sujet ressent de la manière la plus intime, où ce qu’il a à dire s’avère indicible. À ce propos, Van Del Heuvel affirme que lorsque « la parole ne se manifeste pas, les non-dits sont transformés en dits par le lecteur attentif grâce aux présupposés et à l’implicite contextuel » (1985, 81). Pourtant, entre le dit et le non-dit, en un pli silencieux de l’écriture, s’entrouvre de temps à autre l’espace sonore d’un informulé, un sens à venir, à la fois révélé et inarticulé. On le constate surtout dans ce texte, quand la narratrice parle de son aphasie amoureuse. Dans un moment de solitude nocturne, en entendant la voix de sa grand-mère Fatima la harcelant, Isma découvre à travers cette voix l’amertume et la sévérité que cette aïeule dévoile en parlant de l’homme : « Je n’arrêtais pas d’entendre ma grand-mère ainsi haleter devant moi. […] Elle me parlait. Aide-moi, grand-mère, mais pas par ton amertume ni ta sévérité… Parle-moi, avoue-moi tes passions de jeune fille, tes émois. » (VP 105) Ce que Isma entend et découvre, à travers la voix de Fatima, c’est le legs que lui a laissé son aïeule. Pour la narratrice, la voix de sa grand-mère évoque à la fois la misère et le désarroi de toute femme face à l’homme, mais dans cette voix, il y a quelque chose de « plus ». Ce « plus » est la conscience de l’oppression de ses aïeules. Dans la voix de la grand-mère, la narratrice perçoit le deuil que celle- ci a emporté dans sa tombe et qu’elle refusait de dire. Entre le dit et le non-dit, surviennent la suspension des contradictions et la possibilité de le dire ou de se dire autrement. Isma s’oppose au dire de sa grand-mère : « Tu dis : "notre lot présent, ne plus rencontrer d’hommes ! ne plus avoir affaire à des hommes ! " … Moi, ce n’est pas là mon affaire : moi j’aime. J’aime et je me suis crue, non pas coupable, mais malade. » (VP 105) Elle ajoute plus loin : Qui est, pour moi, le meurtrier ? Tirant dans le dos de mon espoir, de ma passion muette ? Est-ce aujourd’hui mon regard qui n’en finit pas de voir la fuite du jeune homme ! Est-ce de cette langueur-là, sinon de ton amertume, que je dois guérir, ô aïeule, toi dont le visage est couché au fond de la terre, là où un jour j’espère te rejoindre […] Je veux dormir, je veux mourir entre les bras de l’autre, l’autre cadavre qui me précédera ou qui me suivra, qui m’accueillera. Je veux. (VP 105-6-7) Ces mots tus parce qu’intériorisés, gardent la présence de l’audible et préserve le bruit de l’inarticulé. Le silence devient un puits qui laisse rejaillir une profonde puissance laissant entendre une voix ineffable qui est promesse d’une présence. Il faut écouter pour entendre, et dire n’est jamais que dire à moitié, semble nous suggérer le texte, lieu d’oscillation entre le silence et la résonance d’une voix inarticulée. Dans ce silence involontaire, Isma se sent impuissante de révéler son secret ou de verbaliser ses pulsions, donc condamnée au silence. Dépassant l’ordre du langage visible, le silence remplace alors ce que la langue ne permet pas d’exprimer et devient une figure servant à communiquer l’incommunicable.

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