AGAPES FRANCOPHONES 2017

Leila SARI MOHAMMED Université Abou Bakr Belkaid, Algérie _____________________________________________________________ 252 En effet, fugitive de ses traditions trop lourdes, et d’un pays qui condamne au silence les femmes et des interdits intérieurs hérités des siècles de soumission, la narratrice s’engage dans une écriture de dévoilement qui trahirait la pudeur traditionnelle : « On me dit exilée. La différence est plus lourde : je suis expulsée de mon pays pour entendre et ramener à mes parents les traces de la liberté. » (Djebar 1990, 89). En remontant vers la source des ancêtres, l’exilée ou l’enracinée dans la fuite espère arriver à comprendre toutes ces femmes qui ont été longtemps oubliées, cloîtrées, enfermées et frustrées par cette impossibilité à communiquer avec l’Autre. Mais vers le milieu de son récit, elle reste ambivalente à propos de sa révolte contre les valeurs traditionnelles : « […] je supprimais enfin le tabou, la ségrégation ; mieux valait tard que jamais. » (VP 53) Et à la fin, elle se demande si elle est la maîtresse ou l’esclave de sa libération, comme elle le signale dans ce passage : […] je n’arrêtais pas d’entendre ma grand-mère haleter devant moi, me harceler : « peut-être est-ce la fatalité, peut-être que sur cette terre, nous les femmes qui savons ce que doit être un homme. » […] Or moi, je tentais de me libérer non plus de l’époux mais au moins de l’aïeule virile. J’essaie peut-être aussi de me libérer du charme de l’Aimé […], de ma passion muette […] Entre l’époux et moi, dorénavant mettre une porte ! À jamais […] Est-ce que je fuyais, est-ce que je me libérais ? (VP 105-7-8) En effet, à ce niveau de l’espace du passé et du souvenir se pose la question : comment la mémoire peut-elle être le lieu où le sujet peut se dire ? Cet espace qui contient ou préserve les choses après leur disparition, devient un gardien de source première. Espace de souvenirs qui s’installent : « En retrouvant le passé, c’est une partie d’elle-même (la narratrice), occultée qui revient […] et à travers ce rappel, ses souvenirs, le film recule de plus en plus, remonte le temps et tente d’évoquer tout le passé. » (Clerc 1997, 58) En s’exilant dans le silence, la narratrice laisse parler son âme, et s’adresse avec cette voix intérieure à elle- même, comme si la conscience de soi est entièrement dialogisée : « Je souriais, le cœur revigoré : en somme, je me repris à dialoguer intérieurement comme auparavant, le tutoyant dans mon silence. » (VP 115) En posant les mots sur ce qu’elle ressent, l’écriture se transforme alors en une écriture-blessure et la voix de la narratrice cède la place à un silence opaque. Isma se découvre encore plus enfouie, plus ensevelie dans cette écriture. Ce qui nous interpelle dans la lecture de ce roman, c’est la relation de la narratrice par rapport à l’écriture. L’écriture comme scène de représentation : il y a, d’une manière implicite, la formation d’un territoire personnel où ce qui se tait, ce qui a l’apparence du silence, émerge, parle et remonte à la surface. Le corps de la narratrice, à la croisée des langues, cherche un lieu pour s’abriter : « Je m’abrite derrière le mutisme de tant d’anonymes ensevelies. » (Djebar 1987, 88) Son lieu d’ancrage, c’est le silence inépuisable de la mémoire à soi : Désormais, si longtemps après, sur ce silence, je me force à réfléchir : combler, habiter ce blanc comme si une exigence me contraignait à scruter un visage muet – mon visage. […] Cette figure sans regard ni parole, figée par une interrogation. S’installa en moi un long enfermement. (Djebar 2007, 362-364) De la mémoire au souvenir où le lieu de la parole L’efficacité de cette structure énonciative devient considérable lorsque la

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