AGAPES FRANCOPHONES 2017

L’inter-dit ou le bruissement de l’indicible dans l’écriture djebarienne _____________________________________________________________ 253 narratrice a un lourd secret à cacher. Le contraste entre les paroles silencieuses d’Isma et celles qu’elle prononce contribue à créer une tension qui ne s’apaise qu’au moment où les pensées secrètes deviennent un discours prenant la forme d’une confession : « écrivant, je me remémorais, j’ai voulu m’appuyer contre la digue de la mémoire ou contre son envers de pénombre. » (VP 11) L’objectif premier de la romancière est alors de placer la narratrice dans le flux de la vie intérieure, de sorte qu’elle recoure, dans cette analyse introspective à différents procédés pour exprimer ou traduire les images fuyantes du passé conservées dans la mémoire et amener ainsi le personnage, par le biais des souvenirs, à percer les secrets et dévoiler le passé enterré. En effet, la narratrice de Vaste est la prison évoque le passé en s’immergeant au plus profond d’elle-même à la recherche d’une vérité enfuie. Elle se sent investie par la tâche de prendre le relais d’une traversée intérieure. Dans cette écriture, elle s’enracine dans une identité ancestrale de fugitive, d’exilée ou d’« enracinée dans la fuite » : « […] je me remémore : où que j’aille, une voix persistante chante dans ma tête, tandis que je déambule dans les rues, alors que quelques pas dans la première rue me font percevoir aussitôt chaque prison ouverte au ciel ou fermée. » (VP 172) Ainsi, la narratrice va commencer sa descente dans le puits de la mémoire et de la confrontation avec sa double culture, en choisissant le mode de l’expression orale, en choisissant de faire revivre les voix de femmes dans leur parler quotidien, en affichant volontairement son désir et son profond déchirement vis-à-vis de la langue autre qui se trouve incapable d’exprimer ou de rapporter fidèlement les paroles précieuses de ces femmes qui sont témoins d’un passé occulté. À partir de cette mosaïque de voix multiples, la narratrice va plonger dans le passé, dans un parcours rétrospectif où elle mettra à vif les souvenirs et les souffrances endurées et enterrées : « J’écris dans l’ombre de ma mère… poursuivant les miens dans cette paix obscure faite de guerre intérieure. » (VP 172) Le silence qui caractérise l’écriture djebarienne est lié au destin de ces femmes dont la narratrice rapporte leur parole. Portée par les voix des femmes de son pays, c’est sa propre voix qui est transcrite : « Quand j’écris, l’essentiel au départ est la première phrase, la toute première respiration… sur quoi, ma voix se terre, s’infiltre en moi. Dans ce vide où je me retrouve, d’autres voix peuvent approcher. » (Djebar 1999, 115) Et c’est ainsi que Djebar entend les voix de celles qui peuplent sa mémoire. Elle les écrit en se glissant au plus près de leurs corps et de leur cœur, elle se remémore en elles. Elle se met donc à l’écoute de ces voix qui vivent en elle et transcrit leurs récits dans le vertige de l’écartèlement, entre la langue de l’autre et celle de l’oralité. C’est dans cette optique qu’on peut approcher l’écriture djebarienne. Au silence d’Isma, d’autres femmes entrent en scène, murées dans leur mutisme. S’ajoute aussi la distance qui sépare les êtres et celle qui éloigne le vécu et l’écrit : les mots ne peuvent transcrire l’épais silence qui entoure chacun des personnages, clos sur lui-même, enfoncé dans son intérieur, travaillé par des frustrations. Le silence presque tangible est là encore au moment où il faut raviver le passé. Trouver les mots qui disent l’intensité de la douleur et du désespoir, c’est donc donner forme au non-dit. Le texte devient alors le lieu où résonne la voix muette. Dans ce parcours analeptique, la narratrice seule avec sa mémoire ouverte se souvient et questionne au dedans de son corps, ces ombres immenses,

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