AGAPES FRANCOPHONES 2017
Leila SARI MOHAMMED Université Abou Bakr Belkaid, Algérie _____________________________________________________________ 254 comme Assia Djebar le précise dans son dernier roman Nulle part dans la maison de mon père : […] « Livre de deuil » puisque la voix de celle qui écrit s’est en quelque sorte arrachée progressivement de sa gorge, de son corps – ce dernier lentement dissipé en poussière sur le sol : l’image nous enserrerait-elle insidieusement, tout au long de notre lecture lente ? Oui, réduits en cendre, l’auteur et sa mémoire, malgré cette voix qui a taillé inexorablement des mots dans le silence. Cette voix donc qui, à la dernière page, se tait absolument. (2007, 404) Du silence de cette main qui court derrière des trésors muets du passé, l’auteur donne une prééminence à la voix qui, au fil des mots crée une chaîne de signes sonores. Ainsi l’auteur tente, par le biais de la mémoire, de restituer la voix ou les voix de femmes mortes ou vivantes. Et c’est dans le silence des mots, jamais proférés, de la langue maternelle non écrite, transportée comme un bavardage d’une mime inconnue : « C’est dans cette nuit-là que l’imagination mendiante des rues, s’accroupit… Le murmure des compagnes cloîtrées redevient mon feuillage. » (Djebar 1995, 245) Nous pouvons dire que la mémoire chez Djebar est une mémoire auditive car basée sur des souvenirs que nous retrouvons notamment dans Vaste est la prison et que l’auteur reprend dans Ces voix qui m’assiègent : « Écrire est une route à ouvrir. Écrire est un long silence qui écoute. Un silence de toute une vie. » (1999, 17) Isma revit la mémoire des histoires passées de ses deux grand-mères et de sa mère. Ainsi, la mémoire de ces femmes se transmet de murmures en murmures, de chuchotements en chuchotements, la narratrice veut faire traverser à ces voix murmurées les barreaux dressés par l’homme, quitte à ce que ces murmures soient exprimés par les murmures de l’écrit : À force d’écrire sur les morts de ma terre en flammes, j’ai cru que le sang des hommes aujourd’hui (le sang de l’Histoire et l’étouffement des femmes) remontait pour maculer mon écriture, et me condamner au silence. Le sang dans mon écriture ? Pas encore, mais la voix ? La voix me quitte chaque nuit tandis que je réveille les asphyxies douceâtres de tantes, de cousines entrevues par moi fillette qui ne comprenait pas, yeux élargis, pour plus tard les réimaginer et finir par comprendre. (VP 337) La posture de la narratrice est une écriture de l’écoute, de la voix du dedans. Elle se souvient et questionne au dedans de son corps ces ombres immenses et c’est dans le silence de la mémoire ouverte qu’elles écoutent indéfiniment ce thrène, pour transformer, à la fin, ce chant de mort en complainte du désir impossible : « C’est cette voix d’inconnu qui me revient, ou plutôt je la réentends chaque fois que je me lance dans une écriture aveugle. » (VP 239) L’écriture serait, pour l’auteur, dès son surgissement, une parole silencieuse en mouvement. Écrire donc n’est pas simplement témoigner ou déposer sa voix sur papier, plutôt une lutte intérieure avec son silence porteur de contradictions. Vaste est la prison qui est livre de mémoire, est en cela écriture vive, une écriture qui fait droit au récit des voix ensevelies. Elle ravive la parole des morts. C’est une écriture qui ne se borne pas à tirer de l’ombre mais désigne l’ombre, à sortir du silence de l’oubli, mais fait bruire le silence et l’oubli. Elle est
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