AGAPES FRANCOPHONES 2017

L’inter-dit ou le bruissement de l’indicible dans l’écriture djebarienne _____________________________________________________________ 255 ce lieu qui ouvre les replis de terrains silencieux, sondant les strates du passé par le biais de la mémoire. Isma porte-parole d’un passé étouffé et du poids du silence des aïeules, se plonge elle aussi dans la douleur. Alors que sa mère a complètement occulté son aphasie, laissant à la place un vide, un trou de mémoire, l’aphasie de la narratrice se métamorphose en cri : « Je ne crie pas, je suis le cri tendu dans un vol vibrant et aveugle, la procession blanche des aïeules-fantômes derrière moi devient armée qui me propulse […]. » (VP 339) Isma, la transfuge et la transmetteuse d’une mémoire enterrée se voit à la tête d’une armée de femmes silencieuses et muettes, ses aïeules, afin de leur donner une nouvelle voix de résistance. En plus, il n’y a pas de véritables dialogues entre ces personnages. Ils ne s’expriment réellement qu’à travers les monologues de la narratrice. Le récit dans cette perspective révèle l’impossibilité d’exister en tant que sujet autrement que dans la diction de soi, parfois, sous forme de soliloque, car, quand on parle à l’autre, il n’existe pas non plus, sinon pour renvoyer l’écho de la voix. Cette structure est très apparente dans Vaste est la prison . En se remémorant, elle entend les voix de ceux et celles qui sont morts ou absents : avec Isma, on entend la voix de son aïeule ou sa grand-mère. Elle lui parlait dans son intérieur, elle lui disait « nous ». Or, la narratrice tentait de se libérer de l’aïeule virile et amère : « J’essaie, à cause de toi et grâce à toi de me libérer. […] Est-ce de cette langueur-là, sinon de ton amertume que je dois guérir, ô aïeule, toi dont le visage est couché au fond de la terre […]. » (VP 105-6) L’évocation de sa défunte grand-mère, Fatima, aide Isma à comprendre la raison, à la fois, de l’idée selon laquelle l’amour va de pair avec la maladie, et la raison de son incapacité de confier sa passion à l’Aimé. Dans son intérieur, Isma fait appel à Fatima afin de se libérer du poids de l’amertume et du conservatisme. La grand-mère est décrite comme l’aïeule « amère et virile » car elle a préféré emmurer sa mémoire et ne raconter à sa petite fille que les actes héroïques des hommes de sa tribu. Isma regrette que Fatima ait occulté son passé émotionnel. Ce faisant, Fatima camoufle la vérité de l’histoire des femmes de la famille ; elle laisse le champ libre pour que leur douleur et leur oppression se perpétuent dans la passivité et le silence. La voix dans ce texte, est liée au cri et au silence plutôt qu’au langage. Elle transmet les modulations d’une révélation intérieure et ineffable. À l’écoute de ces silences et de ces paroles muettes, Djebar retrace l’itinéraire tragique de ses aïeules et reconstitue par bribes leur souffrance. C’est par l’écriture qu’elle donne une matérialité au silence, et qui est à la source de sensations les plus douloureuses faisant de ses textes la chair de sa chair. Une parole donnée par devers soi, dans la lumière de soi. L’auteur comme personne abstraite entreprend de se déterminer dans une série de figures différentes comme le cas dans Vaste est la prison ; elle est la narratrice/transmetteuse des histoires douloureuses des femmes de sa propre famille. Mais la question qui s’impose ici : que cherche l’écrivain « alourdie par l’héritage qui l’encombre ? » (Djebar 1995, 244) Peut-être dans le champ de la dispersion, elle cherche à retrouver le fil intime qui n’est autre que l’écriture et une « langue sans origine » (Barthes 1984, 130). Il s’agit de ce « dedans de la parole » comme demeure, comme habitation, comme séjour ultime où se déploie le sujet, comme elle le proclame dans un de ses romans : « Dans la brillance de

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