AGAPES FRANCOPHONES 2017
Leila SARI MOHAMMED Université Abou Bakr Belkaid, Algérie _____________________________________________________________ 256 ce désert-là, dans le retrait de l’écriture en quête d’une langue hors les langues, retrouver un "dedans de la parole" qui, seul, demeure notre patrie féconde. » (Djebar 1995, 275-276) L’écriture du silence et ou le silence de l’écriture Il suffit de franchir le seuil, aller vers le dedans de la parole pour pouvoir dévoiler le secret et le silence. Il s’agit d’inaugurer un lieu où le sujet écrivant est impliqué. Surtout, cette écriture, quoique dans un style très différent, parvient à incarner le silence. Surgie de l’ombre interne, elle tente sans cesse de le rejoindre, et parvient à en faire sa propre substance. Elle tente de ramener à l’écrit cette langue étouffée des femmes recluses qui ne font que chuchoter au creux des patios fermés. Pour donner forme à l’étouffement et au soupir, l’auteur recourt à la voix. La voix, dans ce texte est le signe d’une perte, elle marque l’absence/présence des femmes ensevelies. Cette présence ne se soutient que de l’intériorité manifestée dans la voix. Mais elle se situe à la source de la restitution de cette présence/absence pour laquelle tout l’univers imaginaire n’était que le nouveau visage que se donnait une voix entendue dans l’intériorité de la narratrice. Du projet de donner vie aux voix ensevelies, l’auteur arrive à vouloir défricher et déblayer la mémoire féminine, reconstituer les mosaïques brisées et dispersées de cette mémoire écartelée, une mémoire défaite. Mémoire vouée à l’oubli et à la mort car orale, souterraine et en plus féminine. Mémoire qui ne se transmet qu’à l’ombre des maisons. Par la voix, l’auteur va toucher directement son lecteur, en débordant la voix écrite par l’oral, c’est à dire la voix en direct. Elle sait combien le pouvoir de la voix excède le pouvoir du livre. Et son écriture tend à plus de vocalité et en même temps à plus d’opacité et de silence. Aussi l’auteur lutte pour faire éclater le silence qui ronge ses personnages. C’est là, l’apport d’Assia Djebar à la littérature. Son écriture est un appel d’un dedans, quasi-charnel, sensible dans la quête d’un univers de formes esthétiques. Parmi ses contemporains, elle reste celle qui a poussé le plus loin l’expression de l’inexprimable. Le silence dans le texte djebarien désigne un impossible à dire, une parole asphyxiée, il fait vibrer de façon lourde, cris et deuils étouffés qui résonnent alors de la puissance incommunicable de l’affect et de l’interdit. La voix d’Isma sera donc mise en parallèle avec la plainte de ses aïeules. En se faisant écoute et écho des voix de femmes, la narratrice veut faire ressusciter le silence de toutes ces femmes dont la voix reste ensevelie. Elle tente de recréer et ressusciter les voix de celles qui se sont éteintes sans pouvoir briser les barreaux du silence. La grand-mère paternelle s’est éteinte sans avoir pu extérioriser ses douleurs et ses souffrances, elle les a emportées avec elle dans sa tombe, et celles-ci semblent étouffées sous le poids de la terre. Isma porte-parole d’un passé étouffé et du poids du silence des aïeules, se plonge dans la douleur. Son action héroïque provoque une métamorphose : l’amputation de la partie étrangère de son corps rend possible le vomissement, c’est à dire, la libération du long cri ancestral. Sa nouvelle arme : l’écriture, le signe qui reste. L’aphasie, qui se transmet de mère en fille s’est métamorphosée en écriture-cri et garantit la continuation de la mémoire des femmes. Le cri, ici, est dissocié de l’émission sonore. Si on cherche l’origine du cri, on voit que le cri peut passer sans le son. Henri Meschonnic a toujours affirmé ce qui est si souvent passé sous silence : « […] ce qu’on ne peut appeler autrement que le cri, le déchirement de la révolte […]. » (1970, 57)
Made with FlippingBook
RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=