AGAPES FRANCOPHONES 2017

L’inter-dit ou le bruissement de l’indicible dans l’écriture djebarienne _____________________________________________________________ 257 Mais il faut bien admettre pour ce qui est des textes d’Assia Djebar, que c’est le récit entier qui est cri, qui crie. Son texte se présente comme un cri muet qui se retient. Un cri qui s’entend à travers les mots. Alors que la personne humaine ne peut crier qu’avec sa voix, qu’avec son corps. On peut prendre donc le terme d’« écriture du cri » comme une métaphore, comme la voix de l’écrivain. Le cri, ici, a un rapport avec le corps et le langage. Ce qui est intéressant, c’est que le cri est présent dans toute l’œuvre et ce n’est jamais le fait d’un seul personnage, que ce soit Isma, ou Fatima sa grand-mère, ou Bahia sa mère, c’est « toutes les interpénétrations, toutes les vibrations qui sont dans ce bloc d’espace qu’est l’œuvre » (Dessons 1997, 50). Le cri touche à l’indicible. Crier cherche à dénuder la souffrance enfouie. Et la souffrance est une expérience tellement éprouvante, que bien souvent la personne qui en est atteinte, détruit la capacité de communiquer. La souffrance ne peut jamais se dire totalement. Il y a des contrées que le langage ne peut atteindre : « Dans un domaine aussi obscur et profond, le langage n’a pas accès. » (Adamov 1984, 31) En parlant d’Assia Djebar et de son expérience intérieure, de son refoulement, de sa souffrance ou de son silence, en tant que femme appartenant à une société patriarcale, son désir, c’est de rompre le silence et de transgresser l’impossible, les conventions et les traditions qui interdisent à la femme d’élever la voix. Ainsi le langage réalise, en brisant le silence, ce que le silence voulait et n’obtenait pas. En brisant le silence, le cri vient comme dénudation, comme réinstallation de la parole étouffée, emmurée dans le silence. Le cri est expression de douleur, et la douleur, comme la souffrance, ne peut pas se dire. Le cri est ancré dans les traditions orales ; quand Djebar parle des femmes de sa tribu dans des occasions de fête ou de deuil, ces femmes qui sont privées de regards, privées de sorties, enfermées au point de sentir les murs de la prison se resserrer autour d’elles, il ne leur reste que les cris à pousser pour faire reculer et dresser la pression. Toute l’œuvre de Vaste est la prison est poussée, tendue par le cri, par cette longue plainte dans la nuit de l’être. Le texte est constamment traversé par une parole qui jaillit des profondeurs les plus obscures de l’être, où l’amour d’Isma et la mort de ses aïeules, l’angoisse et le désir, le plaisir et la souffrance fusionnent en une seule réalité. La narratrice s’adonne à l’examen de son état intérieur, dans le seul but de réussir une traversée des miroirs. Un cri placé entre liberté et rêve. En se lançant dans une recherche intérieure, elle évacue sa douleur par le cri. Le cri, chez Isma, est à chercher dans ses silences, muration de sa souffrance. C’est une façon de produire une écriture qui crie. Le cri traverse le langage, il n’est pas dans les mots, il traverse le discours et la résistance de la pensée. Quant au silence, il s’adapte à la polyphonie ambiante et à la signification plurielle, il offre à chacune des voix un seuil où tout devient possible. Il est une manière de dire ou de taire ce qui en soi attend d’accéder au langage. Moment de retrait, figure de l’abstraction, entre-deux, le silence est le lieu du fantasme et du miracle personnel. Entre les plis et les replis du texte djebarien, on entend bruire un monde incessamment vibrant au murmure impalpable. Pour Djebar, « écrire, est une route à ouvrir. Écrire est un long silence qui écoute » (Djebar 1999, 17). Pour conclure, nous dirons que Djebar donne à l’absence, à l’enfoui et au silence une voix où s’unissent l’exprimé et l’indicible. Elle dit : « Je n’aspire qu’à une écriture de transhumance, tandis que, voyageuse, je remplis mes

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