AGAPES FRANCOPHONES 2017

Les formes linguistiques du silence entre implicite et ineffable _____________________________________________________________ 25 La concentration remarquable de ces formes linguistiques dans ce court extrait crée une tension dans la perception du silence. L’implicite est littéralement outrepassé. L’inexprimable ou l’indicible reste en suspens entre ce qui ne peut pas se dire ou ne doit pas être dit pour pouvoir dire ( silence constitutif ) et le non-dire du silence fondateur dans la profondeur insondable de l’être en silence devant le crime ou la séparation définitive de l’être ouvert sur la mort. On prend ici la mesure des deux écueils que cerne l’analyse linguistique du silence : une dimension performante, mais limitée à l’implicite des actes de langage où la conscience règne dans l’intentionnalité d’une part, ou une dimension thématisable, d’autre part, mais inatteignable, aux prises avec l’opacité d’un ineffable approché par la poésie, et le plus souvent désigné comme mystique. 5. Pour l’approche linguistique des formes du silence À cette étape de notre réflexion, nous saisissons la difficulté d’une appréhension linguistique des formes du silence puisque le silence fondateur au creux des mots (Wittgenstein) et le silence constitutif du langage où il faut ne pas dire pour pouvoir dire, se superposent et se confondent. La question de l’ellipse, que nous n’étudions pas ici en tant que telle, recouvre ces deux dimensions du silence en ce qu’elle est transversale. Purement linguistique, elle concerne les cas où le contexte verbal permet de restituer mécaniquement des informations linguistiques non exprimées, et en même temps elle se manifeste en discours où les cas d’omission peuvent se prêter à des jeux de langage, comme avec l’hyperbate. Egalement, les phénomènes de grammaticalisation dans l’histoire de la langue et les variations en diachronie, à l’instar des langues romanes, témoignent de cette complexité des formes du silence où se croisent phénomènes de troncation morpho-syntaxique et contamination lexicale. Nous allons à présent envisager quelques cas où la ponctuation (point de suspension ou blanc) et les métadiscursivités interrogent les formes linguistiques du silence simultanément dans l’ordre de la langue (distinctivité, niveaux de l’analyse linguistique) et en discours. 5.1. Le rôle de la ponctuation dans le silence au creux des mots Le fait de ponctuer, outre sa fonction productrice d’unités grammaticales et syntaxiques, acquiert une dimension kinésique dans le fait de désigner et « montrer » un espace intersticiel entre les mots. Nous nous attacherons ici en particulier à la pause silencieuse du blanc en tant que marque du silence, tout en soulignant que cette analyse concerne aussi le point de suspension (Lala, 2002). La scansion du blanc opère des démarcations nettement observables dans la disposition des signes linguistiques inscrits sur la page. Or cette segmentation graphique exhibe le blanc lui-même comme un signe en négatif : « Le blanc seul institue un véritable équivalent alphabétique du zéro. Il est dépourvu de référent phonétique. Par là il introduit dans le système alphabétique un second niveau d’abstraction qui ne renvoie plus à la parole. » (Laufer, 1980, 78) Ce rôle du blanc dans la ponctuation et sa mise en suspens du sens relèvent du silence qui traverse les mots. Comme le montrent ces quelques occurrences extraites de L’Occupation des sols de Jean Echenoz, cela inscrit le « signe zéro » d’une forme linguistique de suspension, avec reprise embrayée du souffle et accélération du rythme :

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