AGAPES FRANCOPHONES 2017
Anna SWOBODA Université de Silésie, Pologne _____________________________________________________________ 260 mécanisme de ce que Joseph Ndinda appelle « le processus de musellement » des femmes – c’est-à-dire un ensemble d’actions par lesquelles l’univers phallocrate rend les femmes aphones en les empêchant de s’exprimer – ainsi qu’illustrer comment les protagonistes utilisent le silence pour s’opposer à des circonstances insupportables. En outre, nous nous pencherons sur les techniques utilisées par l’écrivaine pour faire communiquer le silence des personnages individuels et collectifs des deux romans analysés. Origines du silence de l’auteure Ken Bugul, dont le vrai nom est Mariètou Biléoma Mbaye, est l’une des pionnières de l’écriture féminine au Sénégal. Son pseudonyme, signifiant en wolof « celle dont personne ne veut » est habituellement donné à une petite fille dont la mère avait accouché des enfants morts. D’après Irène d’Almeida, le choix d’un tel pseudonyme par l’auteure est le symbole de son refus d’être maintenue au silence. Par un tel choix, nous fait remarquer d’Almeida, l’auteur peut jouer sur l’ambiguïté même du terme en wolof qui fait que n’ayant pas d’objet, on peut compléter à son gré et dire : « personne ne me veut » ou « personne ne veut cela », « cela » désignant le livre, et là encore par le choix d’une dénomination généralement attribuée aux nouveau-nés en signe de protection, l’auteur cherche à son tour à protéger son œuvre, et lui permettre de vivre. (Cazenave 1996, 67-68) Pour Ken Bugul, écrire est un moyen de retrouver sa voix coupée. L’importance de l’aphonité dans l’œuvre de Ken Bugul a ses racines dans un traumatisme d’enfance. À l’âge de six ans, elle a été abandonnée par sa mère. Cet abandon n’a duré qu’un an, mais il est à l’origine de son besoin d’écrire. Petite fille, elle n’a pas été initiée à la vie dans la société traditionnelle : sa mère l’a laissée avec son père, qui avait déjà quatre-vingt-cinq ans à sa naissance. Comme le remarque Christian Ahihou, Ken Bugul s’est enfermée dans un mutisme et a coupé tout contact, voire toute communication par les mots avec son voisinage immédiat (la société). Sans lui couper la langue, le départ de la mère lui avait fermé la bouche [...]. Cette bouche, elle-même la garda fermée par la suite. En ignorance des traditions de la société qui ne voulait plus d’elle, elle se vit alors obligée de mener sa vie en solitaire. (2013, 35-36) Dans Riwan ou le chemin de sable 1 et Cacophonie 2 nous trouverons des protagonistes étroitement liés à l’auteure. Comme l’écriture de Ken Bugul est marquée d’un fort autobiographisme, « [plusieurs – A.S.] personnages féminins buguliens se font toujours une raison de se taire et de se laisser hanter de l’intérieur par une peine secrète qu’elles sont condamnées ou se condamnent d’elles-mêmes à vivre toutes seules » (Ahihou 2013, 38). Ces personnages sont toujours en décalage avec leur entourage : ils se trouvent en marge, sans faire 1 Dorénavant désigné à l’aide du sigle (R), suivi du numéro de la page. 2 Dorénavant désigné à l’aide du sigle (C), suivi du numéro de la page.
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