AGAPES FRANCOPHONES 2017
Silence imposé ou silence rebelle ? Aphonité féminine dans Riwan ou le chemin de sable et Cacophonie de Ken Bugul _____________________________________________________________ 261 vraiment partie du groupe. Comme nous le verrons, leur silence est significatif et exprime souvent des besoins émotionnels non comblés. 2. Silence imposé : personnages muselés Le premier type du silence analysé dans cet article est le silence imposé aux protagonistes buguliens par la société oppressive. Dans Riwan ou le chemin de sable, nous sommes confrontés à l’image d’un musellement total, dont les conséquences s’avèrent tragiques. Riwan ou le chemin de sable est une histoire d’une jeune femme rentrée de l’immigration en Europe qui devient la 28 e épouse du Grand Serigne de Daroulère au Sénégal. C’est un personnage qui révèle certains parallélismes par rapport à l’auteure, puisque Ken Bugul a vécu la même expérience après être rentrée à son pays natal. L’histoire de la narratrice est racontée à travers d’autres personnages, en particulier celui de Rama, une jeune fille remise au Serigne par son père. Les éléments autobiographiques et fictifs se mélangent dans le roman, puisque l’histoire de Rama est inspirée d’un mythe local. Comme nous le fait remarquer Karine Gendron : Bugul affirme lors d’un entretien avec Boniface Mongo-Mboussa : « [l]’histoire de Rama, est une histoire que l’on racontait dans mon village lorsque j’étais adolescente. » Sauf pour ce qui est de l’acte narratif qu’elle assume, la narratrice occupe dans l’œuvre une place difficilement assignable. Le factuel n’est donc plus un point d’ancrage pour l’auteure, qui fouille de plus en plus dans son imaginaire et dans celui des femmes de son village pour comprendre comment les légendes, les mythes, et les rumeurs fondent aussi une certaine réception du monde. (2014, §9) Tout au long du roman, Rama est un personnage sans voix. Pourtant, la nature de son silence change progressivement. Très jeune, elle apprend que son père a décidé de la remettre au Serigne. Elle aura une vie différente que ses copines d’enfance : elle sera offerte à un homme âgé, ayant déjà plusieurs épouses. Dans la société traditionnelle sénégalaise, la jeune fille n’a pas d’autre choix qu’accepter son sort en silence, avec résignation. Comme le commente la narratrice : Dans une société régie par des dogmes, des règles, des rites institutionnalisés, la réaction n’était pas prévue. Et puis, encore une fois, réagir à quoi ? Que pouvait dire une petite fille d’un peu plus de seize ans pour se faire entendre ? Une petite fille de Mbos, dont le sens critique n’était pas encore forgé, ne pouvait pas affronter son père et toute une société. Et qui oserait réagir quand il s’agissait du Serigne, du Grand Serigne ? (R 43) Le Serigne est un guide spirituel et un maître coranique. Figure centrale au sein de sa communauté locale, il est très respecté et possède un pouvoir considérable. Selon les mots de la narratrice : « Il était Serigne, fils de Serigne, descendant de Serigne. Tout le monde lui devait soumission, obéissance, vénération. » (R 69). Rama est alors ordonnée par sa famille de suivre le Ndigueul, un principe de la doctrine mouride, donc de « [s]e soumettre
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