AGAPES FRANCOPHONES 2017

Anna SWOBODA Université de Silésie, Pologne _____________________________________________________________ 262 entièrement, totalement » (R 94) à la volonté du Serigne, qui représente la volonté d’Allah. Elle est muselée par les structures religieuses et sociales : sa voix n’importe à personne. Avant le départ de Rama de la maison familiale, sa mère lui donne des conseils significatifs pour notre propos : « Plie-toi à la volonté de ton mari », « Que ta bouche ne dise rien », « Sois sourde, muette et aveugle », « C’est ainsi que tu auras la Baraka, ce sera ton droit d’entrée au Paradis » (R 57). La responsabilité de Rama n’est pas seulement de gagner le Paradis pour elle- même : par son comportement, elle couvrira toute sa famille de gloire ou de honte. Ainsi, elle n’a pas d’autre choix que d’obéir. Pour Rama, parler et s’opposer serait même dangereux : rejetée par la société, elle ne pourrait pas survivre. Au début, son silence est donc imposé par les autres et difficile à accepter. Sa situation est aussi particulière, car les rituels symboliques traditionnels qui, selon la perspective inscrite dans le roman, permettent aux femmes de trouver le sens et la valeur dans la polygynie ne sont pas accomplis et Rama est laissée sans le toit protecteur des références qui lui permettraient de comprendre sa place dans le contexte culturel autour d’elle, ainsi que de donner un sens à ses expériences personnelles, en particulier sa sexualité et son rôle de femme/épouse 3 . (Martins 2015, 23) En conséquence, Rama est « piégée. Impuissante face à la société, impuissante face à son père, impuissante face à cette forme d’allégeance. Elle n’avait rien tenté non plus pour y réagir » (R 67). Son effacement est visible quand elle voit le Serigne pour la première fois : elle reste silencieuse, la tête baissée, comme toutes les autres femmes. Même dans les moments chargés d’émotion, quand Rama pense à sa famille et à sa vie perdue de jeune fille, elle n’a plus le droit de s’exprimer pour ne pas jeter l’opprobre sur sa famille. Sa tante paternelle lui rappelle : « Ne me fais pas honte. [...] Ici, on ne pleure pas, on ne crie pas, on ne se plaint pas. » (R 94) Dans la concession du Serigne, Rama est tout de suite intégrée à la famille: elle devient une Sokhna. Désormais, elle sera respectée à cause de son mariage avec le grand homme. Rama s’habitue vite au silence imposé, puisque le Serigne la réclame presque toutes les nuits et elle commence à éprouver des sentiments pour lui. D’après la narratrice, « elle n’était pas si déçue que cela : elle vivait dans un milieu et dans des conditions où le paradis pouvait être garanti. Il suffisait de se soumettre, d’obéir, de se comporter en sokhna » (R 129). Le silence est imposé à toutes les femmes du Serigne, qui n’ont jamais le droit de se plaindre de lui. Rama assume pleinement son rôle pendant deux ans, jusqu’à ce que le Serigne prenne une autre épouse. À ce moment-là, Rama doit de nouveau accepter son sort sans dire un mot et céder sa place à une autre jeune fille. Elle reste muette dans la concession du Serigne, en attendant son tour. Pourtant, quand la Narratrice, le personnage qui renvoie à la figure de l’auteure, 3 « [...] the traditional symbolic rituals that, according to the perspective inscribed in the novel, allow women to find sense and self-worth in polygyny are not carried out and Rama is left without the protecting roof of references that would allow her to understand her place in the cultural context that surrounds her and to make sense of her own experiences, namely of her sexuality or her role as woman/wife. » (Notre traduction)

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