AGAPES FRANCOPHONES 2017

Silence imposé ou silence rebelle ? Aphonité féminine dans Riwan ou le chemin de sable et Cacophonie de Ken Bugul _____________________________________________________________ 263 devient la 28 e épouse du Serigne, Rama commence à comprendre qu’elle ne regagnera jamais sa position de favorite. Sali, le protagoniste du roman Cacophonie , est également la figure du silence. Pourtant, le silence lui est imposé par une société étrangère et non sénégalaise. C’est encore un personnage qui trahit certaines similarités à l’auteure. Sali a soixante-six ans et elle vit seule dans la maison de son mari défunt au Bénin : tout comme le mariage avec le Serigne, c’est une situation inspirée par la vie même de Ken Bugul. Après la mort de son mari, le protagoniste est laissé sans références culturelles dans un pays étranger. Sénégalaise, elle ne maîtrise pas le contexte social dans lequel elle se retrouve : du jour au lendemain, sa belle-famille la rejette, sans raison apparente et sans explication. Elle doit faire un choix : rester à la maison jaune dans un milieu hostile ou partir au Sénégal. Pourtant, elle est incapable d’agir condamnée au silence. « La vie, c’est un acquis dès qu’on vient au monde en poussant des cris. Ce sont des cris qui donnent le ton. Mais, au lieu de continuer à crier on s’étouffe [...] » (C 179), dit l’homme aux lèvres minces, le seul personnage à avoir une vraie conversation avec Sali tout au long du roman. Il compare aussi le « cri », une force libératrice, qui permet de respirer et de se sentir soi-même, avec le « bruit », qui sert à « être considéré » par les autres : faire du bruit, c’est s’engluer dans les convictions et des certitudes, porter un masque et étouffer le cri qui « effraie la mort » (C 180-181). Cela fait aussi allusion antiphrastique au titre de l’ouvrage : Sali, personnage silencieux, n’est entourée que du bruit, de la cacophonie des voix, mais cette cacophonie ne résulte pas d’une vraie communication. Personne ne l’écoute vraiment, elle n’arrive pas à crier donc elle se sent esseulée, piégée, incomprise. La première raison de l’aphonité de Sali est son incapacité de communiquer avec son entourage. Elle ne connaît pas bien leur langue ni leurs coutumes, mais elle essaie de suivre toutes les règles sociales de la culture étrangère. Le silence imposé par le groupe est d’autant plus choquant que le changement se fait soudainement et Sali en ignore la raison. L’attitude de son entourage, comme celle de sa voisine, change du jour au lendemain : Un jour cette dame arriva dans la maison jaune, entra dans la chambre de Sali et souleva ses pagnes, en la traitant d’étrangère. Soulever ses pagnes devant quelqu’un était un signe de malédiction dans ce pays. « Que se passe-t-il ? Qu’ai-je fait ? », lui demanda Sali. « Chez nous, il y a des choses qu’on ne fait pas. Peut-être chez vous… » Et elle s’en alla comme elle était venue, après avoir remis ses pagnes, sans un mot de plus. (C 26) C’est la seule réponse que Sali obtient : des phrases courtes et coupées, des chuchotements, des visages fermés. Elle est réduite au silence, traitée avec mépris. D’après Julien Bernard, « les émotions ont une dimension quasi- langagière, en particulier dans les situations d’émotions collectives » (2015, 19). Ainsi, l’entourage de Sali la condamne en coupant toute communication avec elle. La situation de Sali est d’autant plus difficile qu’elle n’a pas vraiment de « chez elle ». Dans son histoire nous retrouverons le motif omniprésent chez Ken Bugul : l’abandon par la mère et le manque d’enracinement dans la culture d’origine. La deuxième raison du mutisme de Sali est donc le traumatisme

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=