AGAPES FRANCOPHONES 2017

Anna SWOBODA Université de Silésie, Pologne _____________________________________________________________ 264 d’enfance, qui a marqué toute sa vie. Sali « n’avait jamais le courage de dire ce qu’elle ressentait, pensait ou voulait, car elle ne voulait pas déranger les certitudes des uns et des autres » (C 14). Elle n’arrive pas non plus à dire « merde », ce qui est l’indice de son musellement : C’était un mot qui expulsait les frustrations d’une existence empoisonnée par des concessions extrêmes […] et chaque fois qu’elle voulait le prononcer elle sentait sa bouche se remplir d’air et ses joues se tendre jusqu’à l’éclatement. Ses lèvres étaient comme scellées et aucun son n’en sortait. Le jeu de paraître ce qu’elle n’était pas son quotidien, depuis la rupture là-bas, avec le départ de sa mère. À partir de ce moment-là, elle s’était forgé un personnage double, un personnage avec un masque devant et un masque derrière. (C 14) Pourtant, le cri ne sort pas de la gorge de Sali pendant très longtemps : il « était étouffé dans son corps, au niveau de son ventre, de son dos. Ce dos lui faisait mal parce que le cri ne sortait pas ; ce dos, légèrement voûté, qui gardait le cri entre les côtes, rendant son thorax douloureux » (C 92). Les émotions inexprimées, résultantes du silence imposé et de l’ostracisme, s’accumulent dans le corps de Sali et causent même des douleurs physiques. Même quand Sali ose crier son cri est muet, étouffé. Elle crie en silence, mais personne ne l’entend. Quand l’homme aux lèvres minces lui demande si elle crie, Sali réfléchit sur la signification de cette action : Elle croyait qu’elle criait, mais c’était un cri étouffé, alors qu’il fallait ouvrir sa gueule et crier. Son cri étouffé depuis tant d’années, c’était « merde ». Merde à tout. Merde à son personnage manipulé et auto-manipulé, merde à cette espèce de vie, pour enfin être elle-même, se mettre debout et rejoindre les autres dans le cri qui allait faire sauter les certitudes, les convictions et les conforts du compromis et de la compromission. (C 180) Le mot « merde » que Sali n’arrive pas à prononcer exprime toute sa frustration d’être emprisonnée entre deux silences imposés : l’un par son entourage béninois, l’autre par son passé et son traumatisme d’enfance. Le cri est une solution à cette impasse. Seulement en criant, elle peut briser le silence qui lui a été imposé. Silence rebelle : parler sans mots Contrairement à Sali, Rama n’est pas capable de se révolter contre l’ordre social en récupérant sa propre voix. Dire quelque chose signifierait s’opposer ouvertement au Serigne et à toute la société, ce qui est inimaginable. Esseulée et oubliée par le Serigne, Rama reste donc enfermée dans son mutisme. La nature de son silence change quand elle rencontre un jeune homme grand et très mince dans la concession du Serigne. À partir de cet instant-là, elle commence à se révolter en cherchant à voir le jeune homme et à s’approcher de lui. Cela se fait aussi « sans un mot » (R 209). Le comportement de Rama est scandaleux, premièrement parce que dans la société traditionnelle « l’adultère de l’homme n’entraînait aucune conséquence, il était toléré, alors que celui de la femme n’était pas accepté » (Yade 2007, 45). Deuxièmement, il s’agit du Serigne,

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