AGAPES FRANCOPHONES 2017
Silence imposé ou silence rebelle ? Aphonité féminine dans Riwan ou le chemin de sable et Cacophonie de Ken Bugul _____________________________________________________________ 265 qui jouit d’un statut social supérieur aux autres hommes. Rama s’enfuit de la concession du Serigne avec son amant, sans en parler à personne. Cet événement bascule les règles sociales à tel point que personne n’ose le commenter. Le Serigne lui-même s’enferme « dans un mutisme inhabituel […], incapable de dire un seul mot » (R 216-217). Le silence rebelle de Rama n’entraîne pas seulement sa mort sociale, mais aussi sa mort physique. Après son retour au village natal, sa maison familiale prend feu. Pourtant, les circonstances de la mort de Rama ne sont pas claires. En la décrivant, l’auteure utilise la technique elliptique : Nul ne sut jamais ce qui s’était réellement passé. [...] Nul ne voulut savoir ce qui était arrivé. Nul n’en parla plus. Rama n’avait jamais existé. (R 222) Le non-dit règne au dénouement du texte en mettant en valeur le mystère qui entoure la disparition de l’héroïne. Les phrases énigmatiques renforcent encore cet effet. Au dénouement du texte, l’auteure emploie l’ellipse narrative, dont on parle, selon Genette, lorsqu’« un segment nul de récit correspond à une durée quelconque d’histoire » (Bouchardon 2002, §5). Plus précisément, il s’agit d’une ellipse explicite : la narratrice informe que « dans le brasier allumé on ne sait comment, la concession de la famille de Rama prit feu et se consuma jusqu’aux cendres » (R 222). Elle joue même avec le lecteuR en posant des questions sur le départ de Rama, auxquelles elle ne répond jamais : « Comment imaginer Rama décidant de s’enfuir de la concession ? Tenait-elle à la main un baluchon, une valise, son sac à fermeture Éclair? Quel moyen de transport avait-elle emprunté ? » (R 221). Dans le cas d’ellipse narrative, « chaque lecteur peut la combler à sa fantaisie dans les limites imposées par la fabula , mais chacun éprouve aussi les limites de ce comblement à travers la frustration de ne pas savoir si sa version correspondrait à la version "autorisée" qu’aurait pu en donner le narrateur » (Fleck 2014, §10). En plus, tout au début du roman, des personnages parlent des événements concernant Rama et le Serigne en utilisant des phrases coupées : « On dit que… », « On a dit que… », « On dit que Sokhna Diw, vous savez, celle qui venait de… » (R 10). Il est donc question d’une ellipse grammaticale. L’ellipse devient ici une figure de style qui encadre tout le récit. L’histoire de Rama est un mythe local, ayant peut-être une fonction d’avertissement. Le protagoniste paie le prix ultime pour avoir mis en question l’ordre social qui lui a imposé le silence. Pourtant, Riwan ou le chemin de sable est avant tout l’histoire de la narratrice : une trentenaire rentrée de l’émigration en Europe et ensuite rejetée par la société traditionnelle. Elle est une figure antinomique : analysée dans le contexte du silence, elle est tout de même la narratrice, donc le sujet parlant. La nature de son silence est intéressante : au lieu de se révolter contre l’ordre social traditionnel, elle s’y soumet volontairement, en rejetant le mode de vie à l’occidental. Comme Ken Bugul, la narratrice ne se sent pas aimée par sa mère et cherche désespérément à être acceptée. En regrettant son choix de vie, elle admet : « J’avais honte de n’avoir pas voulu appartenir à une société, à des
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