AGAPES FRANCOPHONES 2017
Toutes ces femmes passées sous silence… – absence et présence des figures féminines dans les récits de voyage _____________________________________________________________ 271 connaissances profondes chez les voyageurs et un œil averti lors de l’observation, une fois arrivés sur le terrain. Lorsqu’il fallait définir un corpus plus précis, notre premier souci consistait à repérer les textes dont la longueur ainsi que le caractère étaient susceptibles d’offrir un échantillon convenable à notre analyse. Nous avons ainsi opté pour les récits de quatre auteurs « majeurs », bien connus par le public français de l’époque (de véritables « célébrités »), censés fournir une représentation détaillée et riche en nuances. Ces auteurs sont le Maréchal Marmont, ancien compagnon d’armes de Napoléon I er , le comte Anatole de Démidoff, riche dandy russe venu s’installer à Paris, Édouard Thouvenel, futur ministre des affaires étrangères, et Xavier Marmier, germaniste-orientaliste. Ils étaient tous des personnages connus et illustres des milieux aristocratiques et intellectuels (même si le maréchal Marmont, en exil volontaire depuis la Révolution de Juillet 1830, n’est retourné en France que par ses ouvrages) 7 . 2. Le tableau de la société hongroise Notre première tâche consiste à résumer rapidement ce que l’on entend sous l’expression « société hongroise », et à préciser la méthode que l’on souhaite suivre dans l’analyse de sa perception. Nous dirons tout d’abord que pour nous, la société hongroise comme entité correspond à celle que les voyageurs définissent comme habitant à l’intérieur des limites politico-administratives désignées par eux-mêmes. Leur Hongrie est avant tout dominée par des valeurs héritées du Moyen Âge. Ce constat contribue largement à la perception de la Hongrie comme un pays autrement exotique 8 , rendant possible, au cœur de l’Europe, un certain « voyage dans le temps ». Qu’il s’agisse de la représentation de la stratification de la société ou des mœurs, ce trait doit être pris en compte. Au premier abord, le corpus choisi semblait satisfaire nos attentes. Les descriptions sont détaillées, les plus grands problèmes sociaux et politiques (servage, privilèges, manque de véritable vie politique) bien repérés et, parfois, des conseils sont prodigués dans l’objectif de remédier aux maux de la Hongrie. Pourtant, un fait frappe. Lorsque n’importe quel voyageur nous rapporte une rencontre, décrit une scène quelconque, présente une ville ou la campagne, il ne voit en général que des hommes. Comme si la moitié de la population était absente. On a dû constater que les femmes étaient passées sous silence. Ce caractère allait jusqu’à encombrer notre travail. Il est devenu extrêmement difficile de préciser le rôle de la femme ou les relations entre les deux sexes dans la société représentée. Les femmes n’apparaissent que très rarement, et le peu de représentations qu’on trouve n’arrive guère à constituer une image. La plupart de nos auteurs concordant sur ce sujet, on était amené à se poser des questions : les Hongroises de l’époque étaient-elles vraiment sans importance ? Ou bien seul l’œil du voyageur, peut-être misogyne, a-t-il déformé la réalité ? Et si c’est le cas, quels étaient, quels pouvaient être les motifs de cette approche ? 7 Ses ouvrages paraissaient chez des éditeurs parisiens. 8 Au XVIII e siècle, le mot « exotique » désignait encore des objets ou phénomènes liés aux pays de climat chaud, avant de devenir progressivement une sorte de synonyme de « l’étranger » ou du « lointain », voire du « curieux » ou du « différent ».
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