AGAPES FRANCOPHONES 2017
Toutes ces femmes passées sous silence… – absence et présence des figures féminines dans les récits de voyage _____________________________________________________________ 273 voyageurs ne disposent pas de trait commun rendant possible une analyse partant seulement de leurs relations avec les femmes (et supposant une misogynie provoquée par des échecs). Cette disparité des âges et des destins pourra pourtant aider l’examen autonome des perceptions. 4. La perception de la femme Si l’on revient à la première partie de notre questionnement, donc la présence (et la perception) des femmes dans la société hongroise, on dira d’emblée que la Hongroise était là, pratiquement incontournable, qu’il s’agisse des chemins de la Grande Plaine, du bateau à vapeur sur le Danube ou des villes. Cela ne pouvait pas être autrement, puisque les femmes ont constitué la moitié de toutes les couches de la population, à l’exception, bien sûr, des gens d’Église. On notera aussi que les voyageurs passèrent principalement par des endroits fréquentés exclusivement par des hommes, comme les cafés, les auberges ou les casinos. Dans d’autres cas, si la présence des femmes était autorisée ou tolérée, c’était quasi uniquement en compagnie d’hommes, comme à bord du bateau ou au théâtre. Cette « minorité » juridique et sociale de la femme n’a dû profondément bouleverser les voyageurs français qui, venus du pays du Code civil , y étaient d’une certaine manière habitués 10 . Nous pensons cependant que cette absence de femmes n’a pratiquement rien à voir avec une misogynie un peu trop facile à supposer. Il s’agit plutôt du résultat de la conception en vertu de laquelle la femme n’est qu’une figurante sinon un accessoire de la vie sociale ou de l’espace public. Passant à l’étude des textes, il faut dire que le maréchal Marmont ne nous donne pas beaucoup de travail. Pas de trace de femmes dans un récit qui relate deux voyages, à travers le territoire, avec deux séjours à Pest-Buda (Marmont 1837, 5-122) 11 . En ce qui concerne le texte publié en 1840 par le comte de Démidoff, il réunit en fait deux récits. À Vienne, le comte se sépare des savants membres de son expédition, afin de se rendre à Buda par chemin terrestre (sans doute en compagnie de Fanny), alors que les autres empruntent la voie fluviale (le Danube) entre Vienne et Pest. Ces derniers font mention de femmes dans un contexte assez particulier. Faisant halte dans une auberge du village de Kiskeszi ( Kézis dans le texte, aujourd’hui unifié à Nagykeszi), ils y rencontrent trois « musiciennes allemandes », voyageant… sans escorte masculine ! La scène (pour ne pas dire spectacle) est relatée assez longuement, même si les propos se limitent à l’évocation des faits extérieurs, malgré une proximité physique inhabituelle : Les portes [de l’auberge], ouvertes à tout venant, donnaient accès à une quantité de mendiants et de hideux estropiés, dont les importunités criardes 10 Le Code civil ou Code Napoléon , promulgué le 21 mars 1804, a confirmé le principe de la puissance maritale, la femme ne disposant que d’une capacité juridique restreinte. Il va sans dire que la femme était privée de tout droit politique. Ces faits faisaient d’elle une sorte de « mineure ». 11 Le premier voyage date de 1831 et le second de 1834. En 1831, le maréchal, parti de Vienne, dut faire marche arrière à Buda, pour fuir l’épidémie de choléra qui se propageait depuis l’Est. En 1834, il a traversé le territoire et a quitté la Hongrie près de Méhadia, dans le sud.
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