AGAPES FRANCOPHONES 2017

Toutes ces femmes passées sous silence… – absence et présence des figures féminines dans les récits de voyage _____________________________________________________________ 275 attirer l’attention du voyageur et le provoquer à décrire la scène. Si on la regarde sous cet angle, on constate que les Hongroises sont dignes à remarquer s’il se passe quelque chose qui diverge d’avec les normes de la société ou si une situation tourne à l’envers. Or, que voit-on ici ? Le voyageur ne peut pas cacher son étonnement lorsqu’il constate que ces femmes font un travail d’homme (« la fonction viril de portefaix »). Il ne va cependant pas plus loin dans sa réflexion sur ce curieux partage du travail. La description se limite aux aspects extérieurs (costumes sommaires, activité bruyante…) et l’auteur note sur un ton neutre le comportement des hommes (« spectateurs tranquilles »), sans conclure. Un autre aspect des relations entre hommes et femmes peut être saisi à travers les propos indignés voire révoltés du jeune Édouard Thouvenel. Ce voyageur, qui avait seulement vingt ans au moment de son passage en Hongrie, a visité les bains chauds de Pest-Buda. La culture balnéaire de l’actuelle capitale de la Hongrie, héritage turc et attrait touristique de nos jours encore, était déjà réputée au début du XIX e siècle, et constituait un sujet inévitable pour les auteurs des récits de voyage. Ce motif poussant Thouvenel à se rendre sur les lieux, un véritable choc culturel s’est produit. D’après le rapport fait par le jeune Français, les Hongrois ne se souciaient pas trop de l’étiquette réglementant les relations entre les deux sexes et prescrivant une stricte séparation des hommes et des femmes dans les bains publics : Une abondante source d’eau sulfureuse sort du Schlossberg et alimente l’établissement thermal de Kaiserbad. Les Romains et les Turcs n’avaient point négligé cette richesse naturelle. Une belle piscine, si solidement construite qu’on n’a pas encore eu besoin de la réparer, est un reste des travaux de ces derniers conquérants. C’est dans ce seul bassin qu’hommes et femmes du peuple viennent se baigner aux mêmes heures, sans se soucier beaucoup des lois de la décence. Comme en sortant d’une pareille étuve les malades ont besoin de repos et qu’un lit serait pour eux un véritable luxe, ils se couchent sur les bords même de la piscine sans prendre la peine de se couvrir d’un vêtement. (Thouvenel 1840, 22) Pratiquement les mêmes phrases, et le même ton indigné reviennent six ans plus tard sous la plume de Xavier Marmier : Une partie de ces bains existe encore dans sa construction première; mais que diraient les Turcs s’ils voyaient l’usage qu’on en fait ? A Keisersbad, un bassin creusé sous une voûte et rempli par l’eau d'une source qui, à son origine, a cinquante degrés de chaleur, est abandonné, pour un sou par personne, aux gens du peuple, et ils y viennent en masse dans le costume le plus léger. Les femmes y viennent avec les hommes, les mères y apportent leurs enfants. A l’autre extrémité de la ville, au Kœnigsbad, il en est de même. On ne conçoit pas que ces malheureux puissent rester là, comme cela leur arrive souvent, des heures entières dans une atmosphère brûlante ; et ce que l’on ne conçoit pas davantage, c’est que la police tolère de si honteux spectacles. Quelques planches suffiraient pour séparer les deux sexes et prévenir des scènes qui révoltent. (Marmier 1846, 127) Marmier est d’ailleurs le plus loquace au sujet des femmes : pas moins de 17 occurrences dans les 118 pages consacrées à la Hongrie. Et il parle

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=