AGAPES FRANCOPHONES 2017
« Quelque chose va sortir du silence, de la ponctuation, du blanc » : étude du silence chez deux poètes contemporains _____________________________________________________________ 281 André du Bouchet fait partie des poètes contemporains qui reprennent « le projet mallarméen d’une écriture blanche, tacite, obscure » (de la Motte 2004, 7). Fondateur – avec Yves Bonnefoy, Jacques Dupin et Michel Leiris – de la revue L’Éphémère , critique d’art et traducteur, il a publié une trentaine de recueils poétiques. Le silence, la disparition, la déchirure et la discontinuité y apparaissent non seulement au niveau thématique, mais se matérialisent par les procédés de découpe et de ponctuation, tout comme par la mise en page. parole de ce qui emporte, sans que sur le papier ses alignements fassent chemin… Et, sitôt à jour, prononçant – sur un silence, la disparition de qui parle (Du Bouchet, l’ajour 65) Dans son étude importante présentant au public le poète peu connu à l’époque, Jean-Pierre Richard parle de « sécheresse » et de « nudité têtue » commandant « le paysage rêvé d’André du Bouchet » (1964, 233). Richard s’intéresse avant tout à la dimension philosophique du thème de l’espace et ne traite de ses manifestations formelles qu’en passant. Pourtant la page chez Du Bouchet n’est pas simplement un support matériel pour l’écriture, mais offre un espace spécifique à contempler. L’espace du dehors est le plus souvent vide et angoissant dans ses recueils, tout comme l’espace de la page imprimée. Ses poèmes sont « aérés, dispersés, séparés » sur la page (Dans la chaleur vacante 52). « La partie blanche et la partie bruyante » (82) s’y opposent comme le silence et la parole. Cette écriture méditative et silencieuse procède par suspens et reprises. Tout en reproduisant les pauses dans la voix, elle matérialise le vide autour des phrases incomplètes dont le commencement ou la fin semblent être perdus dans une marée de blanc. Comme le dit Henri Maldiney (2011), « ce qui fait l’allure d’un poème de Du Bouchet, c’est ce rythme très particulier qui est fondé sur les blancs et sur la traversée des blancs ». En effet, de ses premiers recueils jusqu’aux derniers, les blancs dominent, prenant souvent une importance visuelle démesurée. Il arrive souvent qu’un seul vers, verset, paragraphe occupe toute une page, concentrée en haut ou en bas. Mon récit sera la branche noire qui fait un coude dans le ciel. (Dans la chaleur vacante 62) Cette phrase placée tout en haut d’une page n’est suivie que du blanc qui est donc quantitativement le composant le plus important du poème. Rappelons que pour Mallarmé encore, « ordinairement […] un morceau, lyrique ou de peu de pieds, occupe, au milieu, le tiers environ du feuillet » (1945, 455). Dans son « Coup de dès », Mallarmé « ne transgresse cette mesure, seulement la disperse » ( ibid.) . Tout comme chez Mallarmé, chez Du Bouchet aussi on peut avoir l’impression que le sens des mots coïncide avec leur disposition. Le premier poème du recueil Où le soleil (121) par exemple qui évoque le coucher du soleil est placé – d’une manière mimétique – tout en bas d’une page vide. La dernière phrase du poème intitulé « Nivellement » est centré au milieu de la page : « Je reste longuement au milieu du jour ». (102) Lorsque dans le recueil intitulé annotations sur l’espace non datées, carnet 3 (2000) le poète parle « d’interstice élargi », il le fait suivre par un
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