AGAPES FRANCOPHONES 2017

« Quelque chose va sortir du silence, de la ponctuation, du blanc » : étude du silence chez deux poètes contemporains _____________________________________________________________ 283 rien le vent. (Dans la chaleur vacante 64) Grâce aux blancs horizontaux et verticaux, ce poème court, mais suffisamment aéré peut occuper la page dans toute sa dimension. (La majuscule initiale n’est gardée qu’au début du poème.) Il est intéressant de signaler l’adynaton des deux premiers vers : « sortir dans la chambre ». Cette figure de la contradiction – tout comme l’expression « entrer dehors » (« moi : parole au plus vite pour aller. entrer dehors », l’ajour 149) – montre que pour le poète le dedans et le dehors de la maison sont identiques et que les limites entre l’espace fermé et l’espace ouvert disparaissent. (La deuxième citation illustre également la violation des conventions typographiques : le point n’est pas suivi de majuscule initiale.) Je regarde l’air animé comme si, avant l’horizon lisse, j’étais embarrassé de cette étendue que j’embrasse. Sur le sol à nouveau retourné, où le jour en suspens s’abreuve à notre pas, fixe, dans sa blanche indécision. (Dans la chaleur vacante 97) Dans ce paragraphe, tiré d’un long texte intitulé « Sur le pas » (95-101), les blancs introduits à la fin d’une ligne et au début de la suivante créent une suspension particulière de la lecture, en modifiant le rythme. En séparant les éléments phrastiques, ils rompent la continuité du texte prosaïque sans que l’on puisse parler de vers. D’habitude, « c’est en fonction de la répartition des blancs dans l’espace graphique que l’on distingue d’emblée le bloc monolithique de la prose, de la page aérée de la poésie » (Ponge 2007, 8). Dans son « essai sur quelques états récents du vers français », Jacques Roubaud définit la poésie de Du Bouchet comme l’une des variétés des « atteintes à l’identité typographique » (1988, 167) qui « s’orient[e] réellement vers le dépassement de la contradiction traditionnelle » (169) entre poésie en prose et poésie versifiée. Les recueils de Jacques Roubaud se situent également à l’intersection de la poésie et de la prose. Roubaud est l’un des poètes français contemporains les plus importants, titulaire de doctorat d’État en mathématiques et en littérature française, membre de l’Oulipo (comme Raymond Queneau, Georges Perec, Italo Calvino et d’autres). Au début de son cycle de roman autobiographique, intitulé Le grand incendie de Londres (1989, 108), Roubaud parle « d’une double tradition, de silence et de deuil, où les morts […] n’apparaissent pourtant que dans les creux d’un mutisme, conservant une existence violente de trous noirs contournés par les paroles ». Il espère néanmoins établir un dialogue avec ses morts, tout comme avec ses lecteurs. Un poème se place toujours dans les conditions d’un dialogue virtuel L’hypothèse d’une rencontre [blanc] l’hypothèse d’une réponse l’hypothèse de quelqu’un

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