AGAPES FRANCOPHONES 2017

Marques scripturales du silence. L’emploi de l’italique dans les récits de Henri Thomas _____________________________________________________________ 307 Cet emploi intensif de l’italique dénonce l’incapacité de la parole de rendre l’amplitude de l’émotion car le mot commun n’arrive à donner qu’une idée vague du ressenti. A force d’être trop souvent employés, les mots perdent leur pouvoir d’évocation. Pareils aux objets qui, jetés dans le monde, à la portée de touts et toujours perceptibles, deviennent invisibles, les mots, même les plus expressifs, perdent leur éclat. Similairement à la relique qui, exposée pendant des siècles, voit s’affaiblir son sens sacré et finit par être oubliée, la valeur évocatoire du mot s’opacifie par l’usage. Cette perte d’éclat, cette perte de pouvoir signifiant, correspond à une perte de l’aura. Si un objet peut retrouver son aura, à condition qu’il soit isolé de son environnement ou qu’il devienne perceptible sous un aspect nouveau, le mot aussi peut retrouver son aura. La seule solution est de faire apparaître le vocable sous un angle inattendu, dans une dimension insolite. L’italique représente donc « une rébellion instantané du mot qui, mû par sa force propre d’inertie, échappe soudain par la tangente à la courbe de la phrase et se met à graviter tout seul. » (Gracq 1989, 187) Le recours à l’italique correspond par conséquent à un effort de singularisation du mot : lorsque la simple écriture du mot ne suffit pas pour révéler son pouvoir latent, l’italique s’attacher au mot comme une ombre et lui donner plus de profondeur. Ce procédé représente une « opacification » du mot et, comme l’explique Josette Rey-Debove, celui-ci ne renvoie plus seulement à son référent mais fait ressortir sa propre substance : « Il y a « opacification » des mots lorsque ceux-ci cessent de ne désigner que la chose et qu’ils donnent à voir, en même temps qu’ils désignent le réel, leur propre matérialité, leur « nature » de mot. » (1997, 108) Cette nouvelle typographie vient densifier le mot, lui offrir un nouveau lustre et lui rendre l’aura perdue. Mais, au-delà d’accentuer le sens du mot, l’italique vient parfois souligner l’innommable. Dans Le Poison des images , le narrateur est hanté par l’expression « le fond de la vie ». Même si on n’apprend jamais ce qu’il entend véritablement par cette expression, nous déduisons qu’il s’agit, en effet, de l’essence de l’existence des êtres et des choses, en général. Le désir d’atteindre ce « fond de la vie » est toujours présenté en opposition avec la tentation des images libertines. Si l’image du corps nu, devenue surabondante, déshumanise l’individu et, dans le récit, elle représente une cause de maladie, le « fond de la vie » apparaît, au contraire, comme un idéal à atteindre. En essayant de parler de cet aspect, le personnage finit par penser : « Le fond de la vie, mais ce n’était rien … » (43) Le mot rien apparaît en italique et l’association des termes « fond de la vie » et rien surprend puisqu’il s’agit apparemment d’un oxymore. La phrase est ambigüe, cryptée et ne se laisse saisir qu’en nous rapportant à d’autres contextes qui ont utilisé le même procédé d’association antinomique du tout et du rien comme, par exemple, dans Le Plein Jour et dans La Nuit de Londres quand l’on parle de l’épiphanie. Procédant d’une « énergétique du mot », comme le fait signaler Julien Gracq en analysant les œuvres d’André Breton, l’italique fait déborder le mot et explose sa substance en la jetant vers des horizons interprétatifs infinis. Il active ainsi les sens latents des mots, trop usés par leur emploi quotidien, en les faisant ainsi ressortir pour un moment du continuum du texte. Il montre le plaisir procuré par la trouvaille verbale et représente, en même temps un clin d’œil au lecteur, une invitation et une provocation. Et il ne s’agit pas tout simplement

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