AGAPES FRANCOPHONES 2017

Marques scripturales du silence. L’emploi de l’italique dans les récits de Henri Thomas _____________________________________________________________ 309 d’apaisement, de lutte contre la terreur de l’incompréhensible, de l’incommunicable : Je sais ce qui lui fait peur, et je crois que cela pourrait aussi bien nous faire rire. C’est la certitude qu’il a de ne plus être comme tout le monde, d’avoir échappé au dernier moment, à ce qu’il appelle la folie, mais seulement quand il m’en parle, à moi seule. Car il voit cette folie partout. Pour lui, elle est la règle, et non l’exception. Pour lui, c’est comme si tout le monde était mort, sauf nous. Comme si nous avions trouvé sans le vouloir le centre d’où tous les autres ont été expulsés, projetés dans le vide, et c’est là qu’il les voit : des images, un cinéma sans limite… (110-111) En ce qui concerne le roman John Perkin , on nous l’annonce dès la couverture, il est suivi par Un scrupule . Si le premier récit, raconte à la troisième personne l’histoire de la déchéance d’un couple confronté avec la disparition d’un certain Jim et qui se termine avec la mort de la femme, Un Scrupule vient raconter, en guise de variante, la même histoire. L’auteur d ’Un Scrupule est un voisin du couple qui a assisté aux événements et qui déculpabilise John. Dans ce cas, les deux récits ne sont pas écrits en italiques, mais c’est entre les deux que se glissent deux pages écrites, elles, en italiques. Elles semblent avoir été écrites par l’auteur lui-même pour justifier l’intérêt de sa démarche ambivalente : Il y a un autre dénouement à John Perkins. Si je le donne ici, ce n’est pas à titre de variante ou d’exercice de style, mais parce que l’hésitation dont il résulte fait partie essentielle de l’histoire. John Perkins à l’instant où, penché vers la fenêtre du sous-sol, il entend cette phrase : « Ils ont mis les chats dans la baignoire » est momentanément hors d’état de choisir sa réponse à une situation aussi imprévue que choquante. (141) En nous rapportant à la Nuit de Londres , au John Perkins et au Promontoire , nous observons que le discours en italique apparaît en guise d’alternative, de variante, d’une autre version possible au premier récit. Cela montre que le récit accepte une pluralité d’actualisations, qu’il n’est pas univoque et qu’il peut s’écrire, se raturer et se réécrire à l’infini. Dès lors, le discours qui nous est livré n’est pas un texte accompli, entier, fini, mais une possibilité. L’hésitation s’inscrit visiblement dans le récit par l’italique et, à travers ces textes redoublés, le texte exhibe sa partialité, son statut de discours inachevé qui s’écrit toujours à demi-mots. Ces textes en italique sont à la fois des ratures et des réécritures. D’une part, elles viennent annuler ce qui a été écrit, d’autre part, elles proposent une alternative légèrement différente. Ici, la réticence est à l’œuvre de plein pouvoir et sous toutes ses formes : de suppression, de déplacement, de substitution. On pourrait qualifier ce procédé de rature-réticence, car il est à la fois retirement du sens, hésitation et réécriture. Ce qui est en jeu, c’est une altération du dire qui est gardée par la mémoire écrite et qui est observable sous la forme d’une variation textuelle. Écrire deux fois le même texte permet précisément de « faire entendre » ce qu’on ne supprime jamais tout à fait : les variantes ne changent véritablement rien au déroulement du récit, elles viennent signaler en fait un angle de vision différent. Malgré la

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