AGAPES FRANCOPHONES 2017
Quand dire c’est taire : une lecture postcoloniale de la temporalité narrative dans deux romans francophones _____________________________________________________________ 313 rapportant divers faits de rivalités sociales. Nous aurions pu avoir la chronologie de ces règnes, mais le narrateur se garde bien d’y apporter des précisions, à quelques exceptions près. Ce déficit n’est pas sans signification, comme si la durée importait peu en démocratie katamalanasienne. On constate tout de même une réduction tour à tour progressive (du règne du Guide en 83 pages à celui de Henri-au-Cœur-Tendre en 42 pages), puis brusque (des 42 pages de Henri aux 16 pages de Jean- Oscar) et progressive à nouveau (des 16 pages de Jean-Oscar aux 13 pages de Jean-Cœur- de-Pierre, puis aux 3 pages de Jean-sans-Cœur, pour revenir aux 5 pages de Mallot) des temps de pouvoir. Tout se passe comme si le narrateur prenait la peine, en ce qui concerne les deux premiers dirigeants, de nous rapporter leur autorité, avant de se lasser progressivement pour ne livrer que l’essentiel. Ces mutismes se dotent d’une force d’autant plus particulière qu’ils en viennent à établir un contrat tacite avec le lecteur, dans le sens d’une reconduction cyclique des mêmes détails. Dans cet extrait d’ Les Écailles du ciel de Tierno Monénembo, le passé simple, qui donne au récit un tempo narratif accéléré (Weinrich 1989, 130), traduit à lui seul la succession vertigineuse des régimes à Leydi Bondi : [1] Karimou-le-Guide-Chéri […] glissa dans la salle de bains et mourut d’une commotion cérébrale exactement sept mois et sept jours après sa prise de pouvoir… Onipogui qui le remplaça eut plus de chance, son règne dura une année pleine et aurait peut-être duré encore si le pauvre n’était mort d’hémorroïdes… À partir de là, et je demande grâce à l’implacable jugement de la postérité, je ne puis me rappeler certains détails… Comment mourut Momo, le falot personnage qui remplaça Onipogui ? Le film exact de l’arrestation, de la bastonnade et de l’emprisonnement à vie de Nagguih qui, après Momo, exprima le légitime désir de se faire proclamer président à vie ?... Les péripéties des règnes hebdomadaires – certains furent horaires – qui se mirent à apparaître et à disparaître à la cadence d’un dessin animé […]. Les règnes des présidents proliféraient comme des générations de mouche… (EC, 187) L’ère Ndourou-Wembîdo, qui dure à peu près 15 ans, s’étend de la page 141 à la page 178. Dans ces 37 pages, soustrayons les 6 pages (169-174) que couvre la biographie de Mouna, une opposante farouche du pouvoir, et les 3 pages vides ou de titre qui annoncent un nouveau chapitre. Cela nous ramène à 15 ans racontés en 26 pages. Le règne de Karimou, le successeur de Ndourou- Wembîdo, dure exactement sept mois et sept jours, pour 13 lignes (fin page 185 et début 186), dont les 5 premières, interrompues par des récits détachés qui portent sur la rancune de Mouna, se complètent par les autres 8 lignes du règne. Suivant ces données, et à partir de l’extrait [1], on aurait un rythme selon l’équation suivante : - Ère Nourou-Wembîdo : 15 ans sur 26 pages, soit 180 mois pour 910 lignes. - Ère Karimou : sept mois et sept jours pour 13 lignes. - Ère Onipogui : 1 an pour deux lignes. - Ères Momo et Nagguih : une ligne et demie.
Made with FlippingBook
RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=