AGAPES FRANCOPHONES 2017
Quand dire c’est taire : une lecture postcoloniale de la temporalité narrative dans deux romans francophones _____________________________________________________________ 315 officiellement modalise subrepticement la véracité des fondements des décès évoqués. Même en taisant les véritables causes de la mort du dirigeant, le narrateur parvient tout de même à jeter un féroce discrédit sur la communication officielle du gouvernement. Les changements de rythme chez Labou Tansi nous installent dans un univers démesuré où le temps perd toute sa valeur et toute sa cohérence. Tel état de fait concerne principalement la répression : [4] Un an après l’enterrement de […] Chaïdana, certains grands noms de la musique officielle katamalanasienne chantaient ses vers. C’est ainsi que le Guide pendit pour haute trahison Marianato Pentécôte, une belle métisse qui chantait au conservatoire de Yourma […] ; Gonzalès et Pablo el Granito furent enterrés vifs pour avoir chanté « La convocation » de Chaïdana ; […]. En très peu de temps, toute la population artistique de la Katamalanasie entra dans la clandestinité. (LVD, 78-79) Cet énoncé, qui relate par parataxes asyndétiques la molestation des artistes ayant fait quelque référence à l’ennemie jurée du guide, témoigne d’une économie narrative insolite. L’introductif de conséquence c’est ainsi que établit un bond purement logique de l’allusion à Chaïdana aux suites désastreuses qui en découlent. En taisant toute forme de procès ou de mise à exécution des peines, le narrateur encode la fluidité de la répression. 1.2. L’ellipse Elle survient lorsqu’« au temps de l’histoire correspond un blanc, un vide ou un silence dans le temps du récit » (Jeandillou 1997, 161). Soit cet extrait qui indique clairement le laps de temps vécu en prison par deux opposants, pour déboucher directement sur des changements étourdissants. Nous insérons la marque → au lieu textuel précis où surgit l’ellipse. [5] Les détenus purgèrent cinq années de prison, reclus et coupés du monde dans un cul-de-basse-fosse de l’île de Fotoba où Sana et Foromo trouvèrent la mort dans des circonstances que Bandiougou et Samba préfèreront ne pas raconter. → À leur libération, les deux rescapés [étaient ahuris]. Bandiougou écarquillait les yeux, incrédule. Il n’arrivait pas à se faire à la vitesse à laquelle […] toutes ces nouvelles choses étaient arrivées. Il ne réalisait pas la présence, pourtant évidente, de la transformation. […] Partout, des portraits de Ndourou-Wmbîdo. Partout des drapeaux. [Les gens] portaient à la poitrine des badges montrant Ndourou-Wembîdo en médaillon. (EC, 141- 142) L’ellipse de cet extrait est marquée dans le roman par un saut de paragraphe. Le narrateur omet le contenu des années entre l’indépendance et l’avancement brossé, nous plongeant brusquement dans un nouvel état, afin de signifier une précipitation du changement. Il s’agit de voir aujourd’hui avec les yeux d’hier. Pour cela, quoi de mieux que l’appréciation d’un tiers qui n’a pas vu les choses se mettre en place, mais qui les constate soudainement ? À l’évidence, Monénembo propose une interprétation peu élogieuse de la gestion politique chez les peuples noirs. À cet égard, la prison s’avère un subtil chronotope, « corrélation essentielle des rapports spatio-temporels » (Bakhtine
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