AGAPES FRANCOPHONES 2017
Quand dire c’est taire : une lecture postcoloniale de la temporalité narrative dans deux romans francophones _____________________________________________________________ 317 [7] … Des soldats vinrent. – Dispersez-vous. – Nous pleurons notre cousin, […] avait dit Mulatashio. Le chef des soldats était tombé en colère. – Un pygmée n’aura jamais le droit de parler de cette façon à un Payonda. – La forêt appartient aux Mhala. Pourquoi tu y viens, soldat ? La réponse ne s’était pas fait attendre. Une balle avait sifflé et le sang de Mulatashio coulait dans la gueule ouverte du défunt . Les soldats avaient emmené Chaïdana. Les cadavres restèrent à la merci des mouches et des souris pendant le temps que dura le séjour du guide Henri-au-Cœur-Tendre. ( LVD , 121) [8] C’est à cette époque que la chasse aux Pygmées pour leur intégration atteignit son paroxysme. – C’est pour leur bien : tuez tous ceux qui résistent […]. Chaïdana et Kapahacheu avaient été raflés. […] On avait emmené au parc d’attractions près de trois mille Pygmées. (LVD, 102-103) L’énoncé [7] se garde d’évoquer le départ du coup de feu pour le donner sous sa forme réalisée la plus tardive, au plus-que-parfait (« une balle avait sifflé »). Dans la conscience verbale de l’énonciateur, seul est envisagée la détension , une image morte du verbe 3 . Et le Congolais, surtout en ce qui concerne les scènes de crime, se projette même au-delà de la détension du verbe, c’est-à-dire instantanément dans les suites concrètes de l’acte brutal, comme si aucun obstacle n’était susceptible de perturber ce dernier. C’est ce à quoi aident les plus-que-parfaits dans les énoncés. Et cette hâte dépasse parfois le seul cadre du verbe, comme en témoigne l’information donnée de [7]. Le défini « les », dans « les cadavres restèrent à la merci des mouches et des souris », pourrait ainsi laisser croire à une évocation préalable de morts autres que Mulatashio. Mais il n’en est rien : les meurtres apparaissent précisément comme une donnée acquise sur laquelle s’appuient d’autres informations. C’est que l’accompli éveille dans l’esprit non plus le déroulement même de l’image verbale, mais le déroulement d’une « séquelle » de cette image, – le mot séquelle étant pris ici comme terme général pour désigner n’importe quelle situation résultante susceptible de se déterminer dans la pensée comme suite dans le temps d’une action ou d’un état qui a existé antérieurement. (Guillaume 1965, 21) Cressot et James (1988, 165) voient dans l’aspect une perception du procès verbal sous les angles suivants : « il commence, il est achevé, il est instantané ou exige une certaine durée, il se répète, il est continu, il atteint un résultat ou n’y parvient pas, etc. ». Eh bien, au sujet des répressions en Katamalanasie, on pourrait dire qu’elles atteignent toutes toujours un résultat, puisque le narrateur les soumet justement sous cet angle de rendement 3 Dans le temps in posse (en devenir), Guillaume (1965) distingue trois positions du verbe correspondant à trois étapes de tension. Dans la position initiale équivalant à l’infinitif, le verbe a devant lui sa tension entière (sa potentialité totale de se réaliser, sans aucune mise en marche de l’idée de verbe). Quant à la position médiane, correspondant au participe présent, le verbe a devant lui une partie non encore dépensée de sa tension et derrière lui la détension correspondante à la tension déjà dépensée. La phase finale est celle où le verbe n’a plus devant lui aucune possibilité de tension. On entre dans l’accompli et le participe passé donne une image morte du procès.
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