AGAPES FRANCOPHONES 2017

Donald VESSAH NGOU Université de Yaoundé I, Cameroun _____________________________________________________________ 318 immanquable. Ce procédé consiste à informer comme accidentellement le lecteur sur des vices. On eût dit que ces derniers sont opulents au point où ils ne pourraient s’insérer de manière cohérente dans des récits autonomes, mais trouveraient leur place seulement dans une narration différée, à un moment du récit par rapport auquel ils seraient totalement achevés, ou qui leur donnerait la possibilité d’une évocation. 2.2. L’itératif A priori , itératif et silence sont en contradiction, puisque l’un évoque la répétition, l’autre l’absence. Mais selon les liens entre récit et diégèse, l’itératif est un mode de narration économique qui tait plutôt les répétitions, se limitant au récit unique de ce qui est récurrent. C’est « une construction de l’esprit, qui élimine de chaque occurrence tout ce qui lui appartient en propre pour n’en conserver que ce qu’elle partage avec toutes les autres de la même classe » (Genette 1972, 145). Ce mode prend principalement en charge les sorties publiques des dirigeants, lesquelles relèvent de rituels à visée mystificatrice. Un seul exemple, parmi tant d’autres (v. aussi EC , 144-145), suffit à illustrer ce phénomène : [9] Les discours de Ndourou-Wembîdo étaient devenus un rite hebdomadaire auquel tout le monde était impérativement convié. Des colonnes de policiers exhortaient les militants à coups de machette. […] Des comités de quartier dressaient la liste des absents, et ceux-ci étaient pendus en guise de préliminaire aux meetings ultérieurs. La population de la ville s’entassait donc comme des sardines au stade du Premier-Avril qui […] ne pouvait contenir tout le monde : des gens mouraient piétinés ou asphyxiés. Ndourou-Wembîdo s’emparait du micro comme d’un fétiche. Il vociférait des slogans introductifs que la foule reprenait sous la bienveillance aiguë des miliciens. Au coin de sa bouche, perlait une écume de bave. Il levait les yeux aux cieux et partait dans de longues dissertations sur la paléontologie, l’ornithologie, l’héraldique , la topographie, l’histoire de la philosophie et le sport… (EC, 151) Outre l’emploi de l’imparfait, la marque de fréquence « rite hebdomadaire » synthétise plusieurs mois ou même plusieurs années de pratiques discursives. Mais c’est surtout l’inventaire des coercitions encadrant ces discours qui motive le tableau. On appelle pseudo-itératif ces scènes présentées comme répétitives, « alors que la précision et la richesse des détails font qu’aucun lecteur ne peut croire sérieusement qu’elles se sont produites et reproduites ainsi, plusieurs fois, sans aucune variation » (Genette 1972, 152). Il serait alors naïf de saisir à la lettre les indications rocambolesques comme la bave, les yeux levés au ciel, la multitude de contenus énonciatifs tenus par le dirigeant, qui ne sauraient vraisemblablement se produire indéfiniment tels quels. L’exemple [10], au passé simple, n’est qu’une variante (« comme d’habitude ») d’une série. Les discours publics sont des moments prisés par les chefs d’État pour mystifier les foules et leur imposer une discipline impossible à tenir. C’est que le rite d’allégeance participe à tout le processus de soumission du peuple et d’avachissement des cadres, et traduit bien l’embrigadement et le despotisme du régime.

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