AGAPES FRANCOPHONES 2017

Quand dire c’est taire : une lecture postcoloniale de la temporalité narrative dans deux romans francophones _____________________________________________________________ 319 Les chefs d’État africains mobilisent des foules des heures durant pour applaudir, acclamer, hurler des slogans, pour danser et chanter en leur honneur. Ils imposent à la masse de faire constamment leur éloge, de vanter leurs mérites. (N’Dah 1994, 167) Au sein de l’extrait [10], la foule ne représente pas des partisans du guide comme on pourrait le croire avec la présence des slogans participatifs, mais elle est constituée de citoyens contraints : [10] Le Guide Providentiel monta sur le podium, quatre couronnes de fusil refermées sur lui, si bien que la grande foule l’entendait sans le voir. Le discours commença comme d’habitude, avec le guide criant tout haut, le poing tendu vers le ciel : – Nous voulons reprendre. Et la foule de reprendre : – L’homme à zéro ! – Reprendre ! – L’Histoire à zéro ! – Reprendre ! – Le monde à zéro ! (LVD, 39-40) En somme, les itératifs passent sous silence maintes occurrences de la même pratique. Mais le vide narratif peut tout aussi n’être que reporté. C’est ce que nous voyons à présent sous la question de l’ordre, à travers le procédé de l’analepse. 3. L’analepse : silences intenables ou différés On le sait, le narrateur ne se conforme pas forcément à la disposition des faits dans la chaîne du temps ; mais il peut la modifier, soit par ordre de priorité, soit par volonté de signifier une échelle de valeurs à un moment précis du récit. L’analepse présente après coup des événements antérieurs au moment de l’histoire. Labou Tansi y recourt dans la pensée d’un personnage, par le biais du discours indirect libre, pour remplir une fonction informative sur le profil d’un tiers. C’est que le narrateur, qui était parvenu jusque là à taire des faits, ne saurait les passer sous silence plus longtemps. Les occurrences suivantes présentent incidemment les impostures des dirigeants politiques. [11] Le guide était couché sur le ventre de Chaïdana, prenant ses doses d’odeurs […]. Il pensait à Obramoussando Mbi, comment il avait quitté cette identité pour celle de Loanga ; Loanga devint Yambo. Il pensait comment Yambo devint le premier secrétaire du PPEP, comment le PPEP devint le PPUD et lui, son président fondateur donc, suivant le fin piège constitutionnel, président à vie de la république communautariste de Katamalanasie. Yambo devint alors le guide providentiel Marc François Matéla-Péné […]. Depuis, Marc François Matéla-Péné […] ne buvait plus que le champagne providentiel. (LVD, 59-60) [12] Ce soir là, sans trop savoir pourquoi, le Guide Providentiel se rappelait sa vieille aventure, il y avait vingt ans : on devait l’arrêter pour vol de bétail, il alla chercher son propre certificat de décès qui le tuait dans un incendie, l’apporta lui-même aux services de la police régionale, prit une nouvelle carte d’identité qui lui donna le nom d’Obramoussando Mbi. Quelques

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