AGAPES FRANCOPHONES 2017
Donald VESSAH NGOU Université de Yaoundé I, Cameroun _____________________________________________________________ 320 instants après, il lisait à haute voix le nom écrit sur le certificat de décès, Cypriano Ramoussa, le voleur de bétail dont il passait maintenant pour le père […] . L’ancien mort avait intégré les Forces armées et, grâce à ses […] qualités d’ancien voleur, s’était fait un chemin louable dans la vie . (LVD, 25-26 ) En [11], le temps qui introduit la rétrospection est le plus-que-parfait (« avait quitté cette identité »), immédiatement suivi d’une série de passés simples qui font avancer l’intrigue. Avec l’aoriste, appuyé d’une progression thématique à thème fort varié et de parataxes asyndétiques, toute idée de durée, d’enchaînement causal ou d’obstacle est supprimée, ce qui produit un effet de rapidité, voire de magie quant au parcours biographique du chef d’État. Le même effet se dégage de [12]. Sauf que là, on a un imparfait dit de perspective ou de rupture (« on devait l’arrêter pour vol ») qui annonce le premier rappel et qui est analogue au présent évoquant un futur proche. Selon Riegel, c’est la fonction première de cet imparfait que de conférer une ouverture à l’histoire, car il « donne l’impression de l’inachevé et laisse attendre une suite » (1997, 308), suite dont il ne sera jamais fait mention, preuve que le mystificateur ne manque pas de compétences en matière d’artifice. Vu l’importance de telles indications fortuites, le lecteur peut bien se persuader, au terme de sa lecture, qu’il y a certainement encore d’autres manigances qui ne lui ont pas été révélées. Impossible de compter sur quelque mémoire judiciaire dans la société narrée pour établir les faits. Afin de justifier ses blancs narratifs, l’organisateur du récit pourrait parfaitement faire sienne la dernière phrase de l’Evangile de Jean, parlant des guides : « le Christ a fait encore bien d’autres choses : si on les écrivait une à une, le monde entier ne pourrait contenir les livres qu’on écrirait ». In fine , la temporalité narrative recèle à elle seule une panoplie d’aspects du silence, qu’il soit diégétique ou verbal, via diverses structures lexicales, voire ponctuationnelles. Les narrateurs, par leur vision pointue de faits pourtant complexes, et des dangers qui guettent leurs personnages, affichent opportunément leur fonction de maître du temps . Les énoncés convergent vers une densité de vices, qui ne sauraient être relatés ni entièrement, ni en temps réel, mais qui peuvent seulement être insérés par quelque recette de troncation des rapports histoire/récit. Le silence dans le corpus apparaît moins comme un fait de secret, un signe de l’irreprésentable, que comme une astuce des auteurs pour rendre plus retentissante la présence de ces vides, en faisant le lecteur participatif du dire et de la compréhension qui découlent des non dits. Bibliographie Textes de référence Labou Tansi, Sony, La Vie et demie , Paris, Seuil, 1979. Monénembo, Tierno, Les Écailles du ciel , Paris, Le Seuil, 1986. Ouvrages critiques Bakhtine, Mikhaïl, Esthétique et théorie du roman , Trad. du russe par Daria Olivier, Paris, Gallimard, 1978. Battistelli, Delphine, La Temporalité linguistique. Circonscrire un objet d’analyse ainsi que des finalités à cette analyse , H.D.R, Université de Paris-Nanterre, 2009. Cressot, Marcel et James, Laurence, Le style et ses techniques , Paris, PUF, 1988 [1947]. Genette, Gérard, Figures III, Paris, Le Seuil, 1972.
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