AGAPES FRANCOPHONES 2017

Monstre, victime ou fantôme : le personnage silencieux dans le théâtre de Marie Ndiaye _____________________________________________________________ 325 Ces histoires ont des noyaux réalistes communs : la satire sociale, le drame familial, la prévalence de l’argent sur les relations interhumaines ou bien la violence du quotidien. Comme le remarque Dominique Rabaté (2008), « [l]’affectif est mis hors jeu, et cette éviction produit une inquiétante étrangeté de tous les rapports intersubjectifs » (47). Ces créations glissent ainsi vers une bizarrerie qui est typique de l’écriture ndiayïenne. Le personnage silencieux et invisible est celui qui contribue au dérapage du réel. Il connaît trois visages distincts : la victime exploitée, le parent monstrueux et vorace, l’être fantomatique dont l’existence même est incertaine. Comment le silence et l’absence contribuent-ils à dresser le portrait de ces héros, tout en les déshumanisant progressivement ? Nous répondrons à cette question en deux étapes. D’abord, il s’agira d’étudier ces trois figures silencieuses, telles qu’elles nous parviennent grâce aux répliques des personnages qui occupent la scène. Ensuite, nous analyserons la nature de l’étrangeté qui s’ajoute à cette description in absentia . 1. La construction du portrait Les caractéristiques physiques des personnages sont détaillées par le texte, parfois d’une manière très précise. Cela concerne ceux qui sont sur scène comme ceux qui sont invisibles. Il en est de même pour les relations entre les protagonistes, le ton de leur voix, le décor qui les entoure : tout est mentionné dans l’écriture. Cela est sans doute un trait issu des habitudes romanesques de l’écrivaine : Mme Diss. – Tu me vois, j’ai mes talons, mon collant fin en plein été, ma jupe à plis, mon chemisier de soie, tu me vois, j’ai ma veste cintrée, ma permanente, mes fards, les perles à mes oreilles. (LS 32) Quant aux personnages invisibles, les renvois à leur description varient d’une pièce à l’autre. Ceux qui sont sur scène évoquent ce qui les frappe le plus chez les absents, créant des portraits singuliers. Pour Hilda les traits physiques s’accumulent et se nuancent, tandis que les deux autres ne bénéficient pas d’une description détaillée. Le motif qui hante la première pièce est le nom qui en donne le titre. Mme Lemarchand est fascinée par ce prénom qui la « tue à petit feu » (H 21). En outre, tout ce qui représente le corps et le monde intérieur de la jeune femme est convoité par la dame riche. C’est elle qui demande à employer Hilda et le travail de recherche qu’elle mène avant son embauche prouve l’ampleur de son obsession : Mme Lemarchand : On dit qu’Hilda est assez belle, Franck. […] Est-elle belle ? […] Mais je verrai bientôt comment elle est faite. On dit que son corps est resté beau, Franck. On m’avait dit qu’Hilda, jeune fille, avait fumé, puis arrêté avant même d’avoir ses enfants. Je sais tout. Qu’Hilda se rende compte que je sais à peu près tout et que peut-être personne ne s’est jamais intéressée à elle comme je le fais. (H 11-14) Or Hilda n’a pas d’expérience en tant que domestique, elle ne cherche pas

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