AGAPES FRANCOPHONES 2017

Monstre, victime ou fantôme : le personnage silencieux dans le théâtre de Marie Ndiaye _____________________________________________________________ 327 par son mari ou sa sœur 4 , n’arrivent pas à fléchir la détermination de l’« ancienne révolutionnaire » (H 20) : « Mme Lemarchand : […] Je garderai toujours Hilda, même une Hilda décotée. Je ne peux plus me passer d’Hilda » (H 80). Cette phrase prophétique, la fin de la pièce la verra transformée en réalité douloureuse. L’héroïne a perdu toute personnalité, habillée, tondue, elle est désormais une « vieille bête folle et inutile » (H 90). Et, ironiquement, la femme qui l’a détruite s’évertue à lui ressembler et (ainsi) à s’insinuer au sein de la famille recomposée de Franck : Mme Lemarchand : […] Fréquentons-nous, Franck, soyez curieux de moi. Et remarquez encore ceci, que lorsque je penche la tête d’un côté ou de l’autre, comme le fait Hilda, la masse entière de mes cheveux bascule d’un seul coup, très précisément comme le faisaient les cheveux d’Hilda. Regardez. Vous en souvenez-vous, Franck ? (H 91) Les deux autres personnages silencieux sont encore plus effacés qu’Hilda. Dépourvus de nom, leur description physique est parcimonieuse, voire absente. Dans Les Serpents , le personnage masculin est caractérisé surtout moralement. Au début, sa femme le peint comme un homme providentiel qui lui a ouvert les yeux et l’a encouragée à devenir meilleure : France : Regardez, regardez comme j’ai changé. Vous ne m’avez pas connue avant. Oh, je n’ai jamais été aussi sereine, aussi souriante, aussi capable de déployer devant moi ma pensée et d’en contempler la clarté et le vernis. Si vous m’aviez connue, vous lui en seriez reconnaissante. (LS 11) Pourtant, le lecteur est bientôt instruit d’autres facettes du caractère de cet individu. Pour sa mère et son ancienne épouse, il est foncièrement mauvais, cruel et vindicatif. Abandonné par Nancy, devant élever son fils, il compte se venger en maltraitant le petit Jacky. La description de l’enfant se dresse en antithèse à celle de son père. Le corps « minuscule » (LS 34) de Jacky, roué de coups, n’abîme pas « la douceur du garçon […], sa pureté d’esprit » (LS 31). Cette bonté foncière ne fait qu’enfler « la rage du père » (LS 31). L’enfant pourrait bien être considéré comme un autre personnage silencieux, ayant un statut de victime comme Hilda 5 . La bravoure du petit Jacky sera poussée à l’extrême lorsque son parent le fait gardien d’une cage à vipères. L’enfant meurt, dévoré par les serpents, mais tout se passe comme si le père l’avait englouti 6 . Cet appétit vorace, non pas pour la nourriture, mais pour la chair humaine, devient un attribut essentiel du personnage. France, qui avait auparavant vanté son mari, craint qu’il soit froissé par l’insistance des deux autres femmes au seuil de leur maison. Elle pense qu’« il ne fera qu’une bouchée d[‘elle], qu’une bouchée des enfants » (LS 48). Les seuls détails physiques de cet homme, évoqués par comparaison vers la fin de la pièce, viennent renforcer l’idée d’animalité féroce : 4 « Corinne : Hilda vous déteste, vous et vos enfants. » (H 78). 5 Quelques différences sont à mentionner : le petit Jacky est, par sa bonté, plus combatif qu’Hilda et il est mort depuis des années. 6 « Mme Diss : Le père a eu son content de chair fraîche, certainement. » (LS 57)

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