AGAPES FRANCOPHONES 2017
Andreea-Mădălina VOICU Lycée Constantin Brâncoveanu , Horezu/ Membre associée CELIS _____________________________________________________________ 330 que pointe le fantastique, au détour d’un doute sur la réalité des choses ! » (Chanda 2013, §26) - remarque Marie NDiaye en discutant la bizarrerie tissée dans ses livres. Or l’étrangeté se décline sur différents registres. Dans les écrits ndiayïens, merveilleux et réalisme magique se trouvent à côté des doutes fantastiques 8 ; et, dans les pièces étudiées, le personnage éloigné et muet est celui qui régit les degrés de l’inhabituel. Hilda est la pièce qui reste la plus ancrée dans la réalité, ébauchant la vie apparemment paisible d’une petite ville provinciale. La transformation de l’héroïne, retracée par sa patronne, devient peu avant la fin invraisemblable : « Mme Lemarchand - […] Je ne sais que faire d’Hilda, Franck. Toute vitalité l’a quittée. […] Eh bien, Hilda est morte à présent, Franck, morte, morte. » (H 88). Ce n’est pas du fantastique pur : on ne doute pas de l’existence d’une Hilda apathique, victime de sa patronne prédatrice. Séparée de sa famille, son amertume est compréhensible. Comme le souligne Dominique Rabaté, « l’absence de ce personnage principal, dont on ne cesse de répéter le nom, est un des effets les plus saisissants de la pièce. Hilda est partout […] sans n’avoir plus rien de tangible […] ». (2008, 49) Un fantastique plus normé se trouve dans Rien d’humain . La fille de Djamila est parfaitement invisible, son existence et sa filiation sont douteuses, même le portrait qui est fait d’elle est flou. L’épisode final, marqué par la terreur d’Ignace, n’offre aucune réponse précise. Certes, « c’est monstrueux » (RH 43), mais sans autre détail, le doute et donc l’horreur restent vifs. Les serpents fait basculer l’étrangeté dans le réalisme magique 9 . Les situations absurdes sont acceptées telles quelles. France quitte son foyer laissant à Nancy le soin de ses enfants ; celle-ci accepte joyeusement : Nancy : Je vais m’occuper d’eux et les aimer aussi bien que vous. Ils ne s’apercevront d’aucune différence. France : Qu’elle soit bien patiente, qu’elle ne crie pas, surtout sur le petit garçon. Nancy : Le petit Jacky ? Je pourrai l’appeler comme ça ? France : Oui, il s’appelle Jacky. […] Nancy : Je suis contente. Je… tâcherai de faire mieux que vous encore puisque, moi, ces enfants que vous avez, je ne les quitterai pas. France : Il faudrait qu’elle me passe sa robe et ses sandales, le sac également. (LS 68-69) La substitution a lieu, Nancy se retrouve dans la maison déserte, « la dernière à être mangée » (LS 84). Même à l’intérieur, l’homme reste à l’écart, comme un ogre qui ne doit pas être vu. Le dernier tableau se déroule de nouveau dehors, après un laps de temps indéterminé. Il met en scène Mme Diss et puis France, gravitant autour de la demeure où l’homme est enfermé. Mme Diss garde l’entrée comme un cerbère. Elle interdit à la jeune femme de pénétrer les 8 Selon Tzvetan Todorov, « [l]e, c’est l’hésitation éprouvée par un être qui ne connaît que les lois naturelles, face à un évènement en apparence surnaturel. » (Todorov 1970, 29) 9 Charles Scheel définit le concept de réalisme magique de la manière suivante : « Quand le focalisateur place un évènement surnaturel sur le même plan qu’un évènement ordinaire, les niveaux du naturel et du surnaturel sont fondus. Ils ne sont pas perçus comme antinomiques par le lecteur implicite. » (Scheel 2005, 91)
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