AGAPES FRANCOPHONES 2017
Frederica ZEPHIR Université de Nice-Sophia Antipolis, France _____________________________________________________________ 334 Afin de cerner la démarche d’Istrati, nous nous interrogerons successivement sur ses motivations et le statut de sa parole ainsi que sur les conséquences de son engagement non sans avoir, dans un premier temps, examiné comment cette parole subversive s’est formée en analysant ses origines. Nous verrons enfin comment elle a été systématiquement étouffée par la conspiration du silence instaurée autour d’elle par le mensonge idéologique. Origine et formation de la parole subversive Fils d’une paysanne valaque et d’un contrebandier grec qu’il n’a pas connu, sans autre instruction que celle acquise à l’école primaire, mais indigné dès l’enfance par l’injustice sociale, ce n’est d’abord que dans la révolte brutale, voire violente, dans le droit fil de celle des haïdoucs 1 du siècle précédent, qu’Istrati entrevoit un moyen de lutter contre les inégalités, lorsqu’il découvre, à dix-sept ans, la littérature au travers des œuvres de Balzac, Victor Hugo et des grands romanciers russes. Cette révélation bouleverse sa vie car il entrevoit alors dans cette « puissance réuniss[ant] force et cœur dans un même sceptre » (Istrati 2006, 429) , la possibilité d’harmoniser ses contradictions internes en unissant dans la création littéraire sa révolte et son amour de l’humanité. C’est son arrivée en Suisse en 1916 qui fixera définitivement cette orientation et arrêtera son choix du français comme langue d’écriture. C’est en effet là que, réalisant l’un de ses plus chers désirs d’adolescent, il se met à apprendre le français en déchiffrant seul, à l’aide d’un dictionnaire, le Télémaque de Fénelon, avant de dévorer en quelques mois les grandes œuvres de Voltaire, Rousseau, Montaigne, Montesquieu. Mais c’est surtout là qu’il découvre l’œuvre de Romain Rolland dont le retentissement intérieur va être décisif dans sa vocation d’écrivain. Car ce que lui révèle la lecture de Jean-Christophe 2 et des trois premières Vies (Beethoven, Michel-Ange, Tolstoï) c’est non seulement une pensée dans laquelle il se reconnaît pleinement mais, plus profondément, une sensibilité semblable à la sienne qu’il rencontre pour la première fois dans une œuvre littéraire, l’incarnation de la meilleure part de lui-même, « C’était la première fois qu’un de mes sentiments secrets se confirmait » (Istrati 1989, 49) écrit-il en effet à Rolland à propos de sa lecture de la Vie de Beethoven , dans une des lettres de la correspondance qui va fonder entre les deux hommes une relation de plusieurs années. Car avec Rolland, Istrati découvre d’abord une personnalité, un homme derrière un artiste, pour lequel il éprouve une admiration sans borne, et qui va l’aider à réaliser son œuvre. C’est en effet rassuré, motivé, exhorté même par celui qui est désormais pour lui tout à la fois un guide spirituel et un mentor que ce marginal autodidacte parvient à surmonter les difficultés suscitées par la venue à l’écriture et la création d’une œuvre de cette envergure, composée dans une langue qui n’était pas la sienne. Transfiguré par la ferveur admirative d’Istrati, Rolland apparaît en outre, comme l’a montré Elisabeth Geblesco (Geblesco 1999), comme un substitut de la figure paternelle ce qui confère à la relation un caractère quasi filial. Et cette caractéristique permet alors de mesurer l’enjeu affectif que représentera pour 1 Bandits légendaires de la tradition sud-danubienne, émules de Robin Hood, dont les exploits ont été chantés par le poète Vasile Alecsandri (1821-1890) dans de longs poèmes appelés « ballades ». 2 Romain Rolland, Jean Christophe , paru aux Cahiers de la quinzaine entre 1904 et 1912.
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