AGAPES FRANCOPHONES 2017
Panaït Istrati, le briseur de silence _____________________________________________________________ 335 Istrati la rupture avec Rolland, faisant ressortir par là son attachement aux valeurs qu’il défendait puisque, face au dilemme de renoncer à la vérité ou de perdre l’amitié de celui qu’il considérait comme un père, il choisit en effet, en dépit du drame intérieur que cela représentait, de ne pas trahir son idéal. Si cette relation est au fondement de la destinée littéraire d’Istrati, elle est donc également capitale par rapport à ses prises de position concernant la dénonciation du système communiste. Presque exclusivement épistolaire, les deux écrivains ne s’étant rencontrés que deux fois, elle permet ainsi d’analyser au fil de la correspondance entretenue durant seize ans la conception que tous deux avaient de la vérité et les enjeux éthiques que son dévoilement induisait. Silence du mensonge, parole de vérité 1. La question de la vérité Si, animés par une même foi en l’homme, Istrati et Rolland s’étaient rencontrés en communiant dans l’idéal d’une humanité fraternelle et plus juste où triompheraient les valeurs supérieures du Beau, du Bien et du Vrai, s’ils partageaient le même amour sincère de la vérité, ils divergeaient cependant sur la manière de la percevoir ou, plutôt, ils se situaient sur des plans conceptuels différents. Tous deux avaient bien en effet la même vision d’une vérité transcendante et abstraite, mais ils s’opposaient en revanche sur la façon de la considérer sur le plan concret des actions humaines. Autrement dit s’ils s’accordaient sur le caractère intangible de la vérité philosophique, ils différaient sur le traitement à réserver à ce qu’Hannah Arendt nomme « la vérité de fait » (Arendt 1972, 294) et qu’elle définit comme celle dont « le contraire n’est ni l’erreur ni l’illusion ni l’opinion […] mais la fausseté ou le mensonge » (Arendt 1972, 317). Or, en URSS où il voyagea durant seize mois, Istrati découvrait une vérité tout autre que celle qu’il espérait, aux antipodes même de ce qu’il avait imaginé où l’injustice, la misère et l’absence de liberté oppressaient toujours les masses populaires. De sorte que pour lui, qui s’attachait d’avantage au sort des individus concrets qu’aux doctrines, et qui eut d’ailleurs du mal à se convaincre lui-même d’une situation aussi navrante qu’inattendue, la désillusion fut totale. Et elle fut d’autant plus amère qu’à l’anéantissement de ses espoirs, s’ajoutait la découverte du mensonge qui dissimulait, aux yeux du monde, la vraie nature du régime. C’est de cette déception dont il fait part à Rolland, avant même de quitter l’URSS, lorsqu’il lui écrit en décembre 1928 : Il se joue ici une tragédie dont peu se rendent compte dans le monde. Personnellement, je joue toute ma fortune sentimentale et idéologique : ma foi dans les hommes, celle qui, hier, était intangible. Elle ne l’est déjà plus… (Istrati-Rolland 1989, 292) Car, grâce à son indépendance d’esprit, son indéfectible amour de la liberté et sa marginalité, l’ancien vagabond a en effet tôt fait de saisir le décalage entre les faits qu’il observe et le discours officiel sur ces faits. Ainsi, dès son arrivée à Moscou pour les fêtes du X° anniversaire de la Révolution d’Octobre, est-il déjà choqué par l’interdiction de s’exprimer à la tribune faite aux représentants de l’opposition et, plus encore, par la falsification des événements qui leur sont reprochés. Cependant, fort de sa foi dans l’œuvre bolchévique qu’il affirme avec force en introduction même de son pamphlet Vers l’autre flamme , il
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