AGAPES FRANCOPHONES 2017
Frederica ZEPHIR Université de Nice-Sophia Antipolis, France _____________________________________________________________ 336 n’accorde tout d’abord qu’une portée limitée à cet événement: Mais à ce moment-là, cette saleté, nous ne l’entrevoyions que dans des incidents qui restaient à nos yeux questions politiques et mœurs révolutionnaires russes. (Istrati 2006, 505) Ce n’est que plus d’un an après, à la fin de son périple, alors qu’il a découvert la réalité du régime grâce à son immersion dans la vie soviétique, qu’il prend la mesure de la répression des opposants, de leur arrestation arbitraire, de leur déportation ou de leur disparition. « Parallèlement [...], écrit-il en décembre 1928, se déchaîne sous mes yeux [...] l’arrestation en masse des opposants, petits et grands, et leur déportation. » (Istrati 2006, 554) C’est alors que ce révolté au sens camusien du terme entreprend la stupéfiante démarche de s’adresser au Secrétaire de la police d’état - le fameux Guépéou - pour lui demander la permission de dévoiler la vérité sur le régime, de dire « en bon communiste, en bon bolchévik [...] aussi le mal, de le dire avec mesure, avec pitié, avec ménagement, mais de le dire. » (Istrati-Rolland 1989, 316) Lettres extraordinaires, adressées à l’organe dont la mission était précisément de dissimuler les dysfonctionnements de l’état soviétique et d’organiser le mensonge institutionnalisé sur lequel il reposait, ces deux missives donnent alors la mesure du courage d’Istrati, de sa sincérité et de sa loyauté, tout comme de son incroyable naïveté. Elles témoignent en outre de son sens profond du respect de la personne humaine, de son dévouement exemplaire à la seule cause dont il considère la défense nécessaire tant il est persuadé, comme l’écrira plus tard Camus qu’ « à moi seul [...] je supporte la dignité commune que je ne puis laisser ravaler en moi, ni dans les autres » (Camus 1951, 371). 2. Mensonge et silence, deux piliers du totalitarisme De ce mensonge érigé en principe de gouvernement, Boris Souvarine donne les preuves objectives et irréfutables dans son essai La Russie nue qui parut sous la signature d’Istrati comme troisième tome de Vers l’autre flamme (le second étant Soviet 1929 de Victor Serge). S’appuyant en effet sur les informations parues dans la presse soviétique officielle (Pravda, Troud, Isvestia) et sur des rapports internes qu’il a minutieusement dépouillés, Souvarine dévoile la condition atroce des travailleurs, celle des femmes et des enfants, la corruption des jeunesses communistes et des syndicats, la recrudescence de l’antisémitisme au sein même des organes officiels et du parti communiste lui- même, la censure et le rôle délétère de la presse. En outre, examinant les relais étrangers de la propagande, notamment la presse communiste française et les écrits des thuriféraires du régime, de ceux qu’il nomme « les charlatans de la légende soviétiste » (Istrati 1929, 91), il révèle la lecture truquée et mensongère des statistiques, l’aveuglement des visiteurs abusés par les mises en scène de leur séjour savamment organisés pour qu’ils ne voient que les aspects positifs et avantageux de l’état prolétarien. Et si la publication de cet essai dont un rapide examen révèle l’important champ lexical du mensonge ‒ avec des termes comme «tromperie», « légende », « menteurs », « imposture », « sophisme », « fictions », « duper », etc. ‒ si cette publication déchaîna les attaques contre Istrati, c’est bien parce qu’écrite par une personnalité communiste de premier plan, ancien membre du Secrétariat de l’Internationale, cette analyse constitue
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