AGAPES FRANCOPHONES 2017

Panaït Istrati, le briseur de silence _____________________________________________________________ 337 un incontestable témoignage visant à mettre au jour « les réalités sous le voile rouge des apparences » (Istrati 1929, 8). Ce mensonge promu en raison d’état ne pouvait alors être maintenu sur la durée qu’au prix d’un silence imposé à tous les niveaux de la société. Rendu possible par le verrouillage complet du système engendré par l’intrication des différents organes du pouvoir au-dessus desquels le Secrétariat du parti régnait sans partage, le silence était d’abord celui des masses laborieuses engluées dans le labyrinthe bureaucratique et tétanisées par la peur des représailles qu’une critique, même minime, pouvait entraîner: Le sort de l’ouvrier qui n’est qu’ouvrier, écrit ainsi Istrati, celui du paysan qui n’est que paysan, ou pire, le sort du travailleur qui rouspète, n’ont rien de réjouissant sous la dictature communiste. (Istrati 2006, 569) Il était ensuite celui de la nouvelle caste de privilégiés, petits et grands, perfidement engendrée par le dévoiement de la société sans classe, lesquels plus ou moins avertis des errements et des abus se taisaient d’une part pour conserver leurs privilèges et, d’autre part, pour éviter, en prenant soin de rester « dans la ligne » d’être à leur tour broyés par la machine répressive. C’est « ce silence de cimetière » (Istrati 2006, 569) entretenu par cette élite avide et immorale « raffol(ant) de fordisme, d’américanisation [...] de toilettes parisiennes » (Istrati 2006, 592) qu’Istrati, au comble de la colère et de l’indignation, dénonce dans des termes volontairement provocants dès l’introduction de son essai : Je sais qu’une écrasante majorité d’hommes de ma classe est arrivée au pouvoir; qu’en y arrivant, elle s’est tout de suite mise à bouffer et que, la bouche pleine, elle écarte de sa table et laisse mourir de faim tous les frérots qui ne sont pas de son avis. (Istrati 2006, 477) Au-dessus de l’ensemble des citoyens soviétiques, dépendant directement du Secrétariat général du parti et exécutant ses ordres, la censure était en outre chargée d’une part de taire les abus du régime, ou de ne les laisser filtrer qu’à condition que leur divulgation ne mette pas en cause le Secrétariat général et son chef, et d’autre part s’appliquait à étouffer toute critique et toute tentative de révéler la vérité des faits; « les organes du Parti couvrent tout de leur silence complice » écrit ainsi Souvarine qui ajoute: La censure [...] ne laisse rien passer qui porte ombrage au Secrétariat ou qui paraît suspect à un titre quelconque. Elle s’exerce sur la presse, la littérature, le théâtre, les arts et le reste. (Istrati 1929, 258) Si la loi du silence s’étendait ainsi sur toute l’Union soviétique elle prévalait également au sein de l’Internationale communiste. Se voulant à ses débuts l’instrument de la révolution au service de tous les opprimés du monde, elle était en effet rapidement devenue le relais idéologique du marxisme- léninisme. Assujettie au parti communiste soviétique, elle répandait au moyen de la propagande diffusée par les organes de presse locaux des informations mensongères, falsifiant les faits ou les passant délibérément sous silence afin

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