AGAPES FRANCOPHONES 2017
Silences, mode(s) d’emploi. De la poétique du silence dans Les Choses et Un homme qui dort de Georges Perec _____________________________________________________________ 345 pourrait être comme avant, dira l’autre » (LC 136). Les seules répliques qu’échangent Jérôme et Sylvie (ou n’échangeront jamais, le futur de la narration laissant le choix) sont phatiques sans qu’on sache à qui appartient la parole. « L’un » et « l’autre » sont une des formes les plus primitives de la dénomination qu’on aurait pu choisir. Les interactions sociales du type « couple-société » méritent aussi d’être examinées. Le travail du couple (1 partie) implique le dialogue constant avec les clients et Jérôme et Sylvie : [...] apprirent à faire parler les autres, et à mesurer leurs propres paroles ; ils surent déceler, sous les hésitations embrouillées, sous les silences confus, sous les allusions timides, les chemins qu’il fallait explorer ; ils percèrent les secrets de ce « hm » universel, véritable intonation magique [...] ils assimilèrent le vocabulaire et les signes, les trucs qui faisaient bien : une certaine manière de parler, d’intercaler dans leurs conversations avec les patrons, sur un ton à peine interrogateur, des locutions du genre de « ... n’est-ce pas... », « ... je pense peut-être ... », « ... dans une certaine mesure ... », « c’est une question que je pose », une certaine manière de citer, aux moments opportuns, Wright Mills, William Whyte, ou, mieux encore, Lazarsfeld, Cantril ou Herbert Hyman, dont ils n’avaient pas lu trois pages. (LC 28-29) Le langage lui aussi entre dans le système de marché, mais la communication se trouve constamment banalisée, bourrée de clichés et de lieux communs que certains linguistes ont classifiée comme silence implicite . Il s’agit en fait d’un message qui en se cachant derrière une forme d’expression (sonore ou écrite) ne porte aucune information. Ainsi, le message reste vide pour l’interlocuteur. Pourtant, les personnages manifestent une telle attitude non seulement dans le cadre officiel du travail, mais aussi entre les proches : [...] leur si belle amitié, leur vocabulaire presque initiatique, leurs gags intimes, ce monde commun, ce langage commun qu’ils avaient forgés, ne renvoyaient à rien [...] Leur vie n’était pas une conquête, elle était effritement, dispersion [...] Ils parlaient pour ne rien dire. (LC 81-82) Les manifestations du silence sont d’autant plus intéressantes que les descriptions des conversations sont rarissimes ; si l’on en retrouve, ces échanges sont contrebalancés par l’indication du mutisme ; cela concerne plus le couple que les relations de Jérôme et Sylvie avec leurs copains : « Ils s’énervaient ; ils étaient trop concernés [...] alors ils se taisaient, et leur silence était plein de rancœur ; ils en voulaient à la vie, et, parfois, ils avaient la faiblesse de s’en vouloir l’un à l’autre [...] » (LC 68). Telles relations silencieuses sont mises en emphase par la stylistique du roman : les choses semblent avoir pris la parole de quoi témoignent de multiples descriptions des objets et la valorisation extrême de l’aspect tangible par les personnages. Pensons à l’apport du cinéma : le couple n’estime que le côté visuel des films : « ils aimaient les images, pour peu qu’elles soient belles, qu’elles les entraînent, les ravissent, les fascinent ». (LC 52)Un peu plus tard on se heurte aux images somptueuses tandis que la perception reste au niveau tout ce qui est
Made with FlippingBook
RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=