AGAPES FRANCOPHONES 2017
Alla ZHUK Université de Picardie – Jules Verne, France _____________________________________________________________ 346 matériel et visuel : « les couleurs dataient, les images sautillaient, les femmes avaient terriblement vieilli ». (LC 54) Les Choses porte sur le sentiment envahissant de vouloir posséder, ce fléau de la société de consommation, l’époque où l’éloquence des choses vient à côté du silence des hommes. Silence et psychopathologie. La valeur symbolique du mutisme d’ Un homme qui dort Le silence d’ Un homme qui dort est plus remarquable, rien qu’au niveau lexical. L’occurrence du mot silence et de ses dérivés atteint le nombre de 27 dans Un homme qui dort (dans Les Choses ce nombre est de 7). Dans Un homme qui dort le silence est un des points d’entrée dans le roman : tout commence par la parole absente lors de l’examen, qui conduit le personnage à la réclusion. La dimension du silence progresse vers sa forme terrifiante et insupportable au cours du roman : si au début le tu du personnage se contemple dans le silence protecteur de la chambre, à la fin de l’histoire ce silence l’amène à l’état de la folie, dans le monde des « milliers et des milliers, sentinelles silencieuses, Terriens immobiles ». (UHQD 144) Là, quand le silence devient tellement pesant qu’on n’est plus capable de vivre avec, la perte du contrôle du monde est inévitable : Non. Tu n’es pas le maître anonyme de ce monde, celui sur qui l’histoire n’avait pas de prise, celui qui ne sentait pas la pluie tomber, qui ne voyait pas la nuit venir. Tu n’es plus l’inaccessible, le limpide, le transparent. Tu as peur, tu attends. (UHQD 144) L’intrigue du roman se noue autour d’un étudiant qui rompt tous les liens avec la société et qui se retrouve envahi par le sentiment d’indifférence et d’apathie. Ceci fait l’écho à l’expérience personnelle de Perec, à savoir la dépression qu’il traverse au début des années soixante. Pourtant, le personnage d’ Un homme qui dort, ce Bartleby contemporain, est très proche de notre époque. C’est dans les années quatre-vingt-dix qu’on parle des hikikomori au Japon. Ce terme s’emploie pour désigner des jeunes en retrait. Il s’agit des jeunes gens qui vivent reclus dans leurs chambres, le plus souvent au domicile familial, et se dérobent à toute attente sociale, comme les études, la recherche d’emploi etc. Ce phénomène touche au Japon plusieurs centaines de milliers de jeunes. On l’appelle aussi un phénomène masculin puisque 70-80% des cas sont les garçons entre vingt et trente ans. (Lepastier 2013, 71) Lepastier traite ce phénomène comme une réponse d’un jeune qui n’est pas prêt aux changements de son horizon temporel, ni à la mutation des valeurs qui caractérisent le passage à l’âge adulte. Son hypothèse est que l’expérience de retrait est un nouvel « idiome de détresse » ou bien un mode d’expression d’un désarroi, culturellement significatif. Ann Nilsen (1999) parle du « temps étendu », du « présent généralisé » pour parler de la perception du temps chez hikikomori. Nilsen estime (178-180) que l’inquiétude psychologique accompagne la réorganisation du rythme de vie. Ainsi, la première occupation devient la satisfaction des besoins quotidiens, tandis que les engagements à long terme et la recherche de stabilité importent de moins en moins. Les changements des modalités temporelles causent le détachement du monde environnant. La réorganisation du temps porte ainsi le caractère de la
Made with FlippingBook
RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=